L’histoire longue des promesses du New Space

19 nov 2019

[Ce texte a été présenté à l’occasion du festival Sidération, au CNES, le 23 mars 2019]

NewSpace : mot d’ordre, mot-valise, gimmick, amulette, mantra, désignant la conversion idéologique de l’espace en terrain de jeu et de profit pour le capitalisme technologique. Ce serait, en complément de définition, un raccourci pour signifier l’avènement d’un nouvel « Âge spatial » enfin débarrassé des structures de l’Ancien monde spatial. Le NewSpace, ce serait encore le sens de l’aventure, l’hubris et le flamboiement de visions futuristes mises sur le marché par des entrepreneurs milliardaires issu de ladite nouvelle économie soucieux de marquer l’époque de leur empreinte iconoclaste – Elon Musk via SpaceX, Jeff Bezos via Blue Origin, et autres compagnies. Ce récit-là est connu, il suscite des articles et des dépêches dans les médias généralistes ; il s’accompagne de données, de chiffres et de tendances sur les marchés émergents comme le tourisme, l’Internet spatial ou l’Internet of Things ; de même insinue-t-il des certitudes de foi, des spéculations et des indécisions sur le devenir de ces ventures ; et plus encore, il bouscule les allants de soi de la communauté spatiale établie, dont les membres sont enjoints à prendre le pli sous peine de dépérir. Autant dire que le NewSpace, dans toute sa polysémie et l’urgence de ce qu’il promet, ici et demain, ne laisse pas indifférent.

Dans cet article, je me proposerai d’explorer quelques aspects de cette séquence historique sans prétendre un instant l’épuiser. Aux généralités hors-sol, je substituerai une approche centrée sur diverses expériences situées du NewSpace, des trajectoires d’idées et d’entrepreneurs d’idées, afin de saisir en quoi et pourquoi cela fait emprise. Ces restitutions sont extraites d’une enquête en cours sur l’histoire et le développement de l’« espace 2.0 ».

Mots clés : NewSpace, histoire, tourisme spatial, entreprenariat spatial

 

Un hôtel de luxe dans l’espace ?

Une scène, pour commencer. 9,5 millions de dollars, plus le dépôt des arrhes, 80 000 dollars : c’est qu’il est censé en coûter pour accéder à la future station spatiale Aurora. Passer du temps, dans l’espace d’une douzaine de journées, en compagnie de cinq autres astro-touristes ultra-riches et à occuper, servis par un équipage d’astronautes à tout faire à 200 miles d’altitude ; dans un hôtel de luxe, une « communauté orbitale » propice à la rêverie, à la photographie de la Terre ainsi qu’à l’expérience « authentique » de la vie astronautique, de « l’Impossible », ou encore, puisque les outils seront semble-t-il à bord, à la fabrication d’artefacts et à l’expérimentation scientifique.

C’est, à tout le moins, et au bas mot, le plan commercial de la startup Orion Span, basée à Houston – gage de crédibilité. Qui s’y voit déjà lorsqu’elle garantit, lors de sa campagne de promotion planétaire en avril 2018, l’ouverture de la station dès 2022, après assemblage en 2021, étape de plus – lit-on sur le site Internet – de la « destinée de l’humanité dans les étoiles ». À en juger par les vues d’artiste et le design intérieur, Aurora concentrerait tout ce qu’il y a de désirable ici-bas et au-delà : écran plasma, objets connectés, bande passante et mets de qualité, rien ne ferait défaut dans ce Four Seasons sublunaire. L’optimisme de la colonisation spatiale à l’américaine est sans limite ni passé, pas plus que l’espace. Cela force l’admiration des journalistes qui, s’entre-copiant y compris dans la presse la plus sérieuse, notamment en France, relaient le communiqué dans la rubrique « insolite » sans attendre ni tout à fait comprendre . Comme le commerce des promesses a horreur du vide spatial, les marchands d’Aurora doivent faire le plein de préréservations dans les plus brefs délais. En dollars, par le biais du système Escrow (i. e. en dépôt fiduciaire, via escrow.com, pas en « escroc ») ou bien en cryptomonnaies (Bitcoin, Bitcoin Cash, Litecoin), peu importe. Orion Span est une startup néo-spatiale parmi des centaines. Son comptoir commercial est (était ?) situé à San Mateo, dans un immeuble banalisé pour startups de la Silicon Valley. Le CEO m’a accueilli le 23 avril 2018 pour un entretien. Orion Span Inc. est enregistrée dans le Delaware depuis juillet 2017, l’équipe ne compte alors que 5 personnes, pas le début d’une installation ni d’un prototype, mais cela n’entame en rien l’enthousiasme de Frank Bunger. La quarantaine, titulaire d’un MBA de l’école de commerce de Berkeley et spécialiste de marketing stratégique, il me raconte sa passion pour l’espace et combien son projet est réaliste. Il suffirait, selon lui, d’utiliser le meilleur de la technologie, notamment l’impression 3D en orbite et les services des compagnies de lancement privées et low-cost, mais aussi d’exploiter les compétences des ingénieurs intrépides engagés dans le projet. 65 millions de dollars : c’est le coût annoncé d’Aurora. Une bagatelle à comparer au gouffre que représentent les 150 milliards de la Station spatiale internationale. J’évoque néanmoins les commentaires peu amènes des spécialistes qui, sur les réseaux sociaux ou dans la presse professionnelle, ont pointé la loufoquerie de l’opération (et de l’entrepreneur, au passage) ; il sourit et comprend, car son concept est tellement « disruptif » qu’il ne peut qu’agacer les tenants du spatial « traditionnel ». Lui regarde l’avenir et se dit confiant. Il mentionne une vingtaine de dépôts d’arrhes bruts et la circulation virale de ses spots de pubs sur Twitter.

La station spatiale à destination touristique Aurora de la société Orion Span (c) Orion Span

La station spatiale à destination touristique Aurora de la société Orion Span (c) Orion Span

 

Il faut toutefois se rendre à l’évidence, l’afflux de clics sur le site ne s’est pas transformé en devises. Bunger et ses associés ont donc redoublé d’efforts. En décembre 2018, ils lancent une campagne de crowdfunding. L’hôtel de luxe ne serait plus réservé à quelques clients fortunés, il serait temps de « démocratiser » l’espace. L’objectif est de réunir 2 millions de dollars d’ici le 25 janvier 2019 pour dessiner une maquette, avant de se lancer dans la construction du prototype et enfin de la station. Entre-temps, le ticket est passé à 12,5 millions et la communication a baissé d’un ton – low-profile. Mais en vain. Le 1er février 2019, SpaceNews annonce qu’Orion Span n’est pas parvenu à réunir la somme escomptée, malgré une campagne de marketing ciblée. 225 700 dollars, c’est juste suffisant pour régler les dépenses courantes d’une entreprise PowerPoint. Business plan sur la comète, Aurora est aujourd’hui en sommeil. La newsletter est atone, les pages du site sont introuvables, le concept a disparu de la circulation aussi vite qu’il a « disrupté ». Orion Span est toujours localisé à l’adresse de San Mateo, mais la boîte est vide – à supposer qu’elle ait été un jour remplie.

Le « NewSpace » comme mot d’ordre

Ce cas est banal dans le milieu de la Tech, il l’est tout autant replacé dans l’histoire longue des rêves de stations et de colonies de vacances spatiales. Le tourisme spatial est une vieille Lune, il est frappant de constater que l’imagination en est aussi prévisible que limitée. Il n’empêche que, depuis la fin des années 1990, tout porte à croire que l’on est entré dans un nouvel âge, où les vues artistes de l’esprit croisent le nouvel esprit du capitalisme technologique. La remise du X-PRIZE le 4 octobre 2004 marquerait une étape, jugée critique par celles et ceux qui l’ont précipitée, dans l’avènement d’un nouveau « paradigme ». Après un vol test concluant à la limite supérieure de l’espace, à 110 kilomètres d’altitude, SpaceShipOne, l’avion-fusée « spatial » développé par la compagnie Scaled Composites, avec le soutien financier de Paul Allen, cofondateur de Microsoft récemment disparu, ce vol donc laissait entrevoir l’émergence d’un marché profitable à moyenne échéance et hors périmètre gouvernemental. SpaceShipOne, government zero. C’est dans ce contexte que s’est structurée et affirmée la cause de ce qu’il est convenu d’appeler le « New Space », c’est-à-dire, en première approche, l’espace privé sans gouvernement, la « nouvelle frontière » de l’espace gouverné par et pour le privé, la régénération de l’esprit de conquête et l’héroïsme façon Right Stuff qui précéda le spatial de première génération, écrasé sous le poids des agences, avec la NASA en guise d’emblème vintage de la Guerre froide. Depuis le désert californien de Mojave, les installations rouillées de l’ancien programme soviétique, les ateliers de département universitaire d’ingénierie spatiale ou dans les entrepôts du parc de recherche Ames de la NASA loués à des startups, les concepts et les idées incubent depuis le début des années 2000. Moins spectaculaires que les vols de SpaceShipOne ou les tests de lanceurs, des segments se développent néanmoins et font miroiter des retours et des croissances vertigineuses. C’est le cas, par exemple, de l’observation de la Terre, qui s’appuie sur les progrès de la miniaturisation des satellites. Des startups ont aujourd’hui grandi, à l’image de Planet ou de Spire, basées en Amérique et aussi en Europe depuis peu, elles laissent espérer un enrichissement prochain, à partir d’une économie de la donnée en masse appropriable par diverses clientèles. Et ces startups de se fier au développement des dizaines de startups qui, dans le domaine des lancements low-cost, à l’instar de Rocket Lab, laissent espérer une croissance sans précédent des usages marchands de l’espace. Quel que soit le segment, qu’il s’agisse donc des lanceurs, du tourisme suborbital, des télécoms, de l’imagerie, des applications de l’Internet des Objets, que sais-je encore, la croyance optimiste sous-jacente est celle de l’essor d’une alternative au spatial 1.0.

L'avion-fusée spatial Space ShipOne (c) nasa

L’avion-fusée spatial SpaceShipOne (c) Nasa

 

Anarcho-capitalisme spatial

Dans l’exploration in situ et « par le bas » du milieu sauvage de la « Libre entreprise » dans l’espace, en procédant par entretiens et observation sur les sites privilégiés de ce mouvement, on est rarement déçu. On rencontre des personnalités étonnantes, parfois déconcertantes. Parmi celles-ci, Jeffrey Manber. En conclusion de l’ouvrage qu’il a consacré à l’histoire de son expérience d’agent de l’« ouverture » du spatial – d’abord en Amérique (il a contribué à la création de l’Office of Space Commerce sous l’administration Reagan), puis dans l’espace russo-soviétique, notamment par sa tentative de privatiser la station Mir au tournant des années 2000, par la société MirCorp –, Jeffrey Manber cite l’article d’Andrew Stuttaford, éditorialiste conservateur de la National Review, paru en 2001 et intitulé « Cosmic Capitalism », d’une certaine justesse ethnographique dans l’explicitation politique, je cite :

« Si l’espace doit vraiment être ouvert, il faudra qu’il y ait plus que les gouvernements et leurs “professionnels” pour faire le boulot. Le vrai travail sera fait, comme cela a été le cas dans toutes les nouvelles frontières, par les suspects habituels [usual motley suspects] ; par les capitalistes, les excentriques, les charlatans et les cinglés ; par les rêveurs, les visionnaires, les bonimenteurs, les hommes de spectacle et les opportunistes ; et, oui aussi, par les touristes. » 

Il était une fois un nouveau Far West, d’une Amérique hégémonique propulsée hors de sa frontière. Ses agents corporate n’ont d’autre projet que de « déverrouiller », ils jouent les intermédiaires, les mercenaires sans foi ni loi autres que celle du marché « ouvert », dans la zone grise, à la lisière de la légalité s’il le faut, en bonne et mauvaise compagnie, toujours un coup d’avance . On ne s’embarrasse pas de morale dans ces affaires. Ou à tout le moins, on fait en sorte de ne pas heurter la bienséance : celle qui commande d’observer une certaine discipline dans la conduite du commerce, sous l’autorité réglementaire des bureaucraties gouvernementales avec lesquelles, quoi qu’il arrive, il faut composer. Considéré par les insiders comme l’un des inspirateurs du NewSpace, personnalités en vue de la politique spatiale aux États-Unis, Jeffrey Manber est, depuis 2009, CEO de l’entreprise NanoRacks. Cette dernière commercialise des activités au sein de la Station spatiale internationale, via un module incluant un système de déploiement de nanosatellites, dont a bénéficié à prix cassé nombre de startups et de programmes universitaires. Le commerce de NanoRacks résume l’une des lignes de force de l’entrepreneuriat NewSpace : une croyance partagée dans la vérité universelle du modèle capitaliste – et plus particulièrement son interprétation américaine –, sa nécessaire extension à toutes les sphères humaines, jusque dans l’espace ; mais, dans l’attente d’un tel salut, un accommodement de raison instrumental est de bonne méthode avec la puissance publique, car elle apporte son lot de contrats arrangeants et de règles facilitatrices pour le commerce, des incitations et des subventions, des infrastructures et des ressources publiques accessibles, par exemple la Station spatiale internationale et ses astronautes corvéables sans frais. Pas de table rase ici, le commerce privé ne se prive de rien s’agissant des aides publiques, et s’arrange volens nolens du « socialisme » des agences spatiales, contraire à l’idée américaine selon Jeffrey Manber. Les responsables de la NASA ne sont pas rancuniers, et tout au contraire, puisqu’ils lui ont décerné en 2013 une médaille pour la « contribution publique exceptionnelle » que représenterait son implication dans la commercialisation de la Station spatiale internationale – une ironie qu’il savoure encore aujourd’hui et l’érige en porte-parole autorisé de la privatisation du vol spatial dans l’arène de la space policy, lui qui plaide un rapprochement commercial avec la Chine en vue d’intégrer un marché véritablement global et sans frontière.

Jeffrey Manber s’est conforté dans ces principes au contact d’un entrepreneur multimillionnaire, Walter Anderson, qu’il considère comme l’un des premiers inspirateurs du spatial de nouvelle génération, bien avant que Paul Allen, Richard Branson, Elon Musk ou Jeff Bezos décident d’user de leur fortune pour bousculer l’espace post-apollinien. Entrepreneur des télécoms devenu business angel de l’espace à la fin des années 1980, Walt Anderson investit des dizaines de millions de dollars dans diverses entreprises, qui eurent leur importance dans le grand récit « NewSpace » : certaines sont toujours là, comme l’International Space University, à Strasbourg, ou la Space Frontier Foundation, organisatrice des conférences NewSpace où se retrouve la « communauté » depuis 2006 ; d’autres ont disparu, par exemple Rotary Rocket, MirCorp et Orbital Recovery, ou bien encore sa Foundation for Non-governmental Development of Space (1997). Se disant « anarcho-capitaliste », il se lança, avec notamment Jeffrey Manber, à l’assaut de la Russie post-1991 pour y faire des affaires spatiales : un spatial sans gouvernement, sans impôts. Mais cet activisme fut subitement interrompu en 2005, après qu’il a été convaincu de fraude fiscale (450 millions de dollars non déclarés), la plus grande de l’histoire américaine, et retenu en prison durant sept ans  . Avec d’autres figures du microcosme des « astropreneurs », pour certaines oubliées et rarement citées dans la littérature généraliste sur l’histoire du NewSpace, Walt Anderson n’en a pas moins posé les jalons idéologiques d’une doxa aujourd’hui vulgarisée. Et les entrepreneurs, les épigones d’entrepreneurs qui récitent les mantras d’« Elon », les consultants et les lobbyistes, tout ce monde affinitaire de l’actualiser en pratique. L’on retrouverait ainsi la galerie du « capitalisme cosmique » que j’ai déjà citée : (1) les capitalistes qui convertissent tous les concepts en marché potentiel, quitte à promettre la Lune à des investisseurs hantés par les retours rapides ; (2) les excentriques qui rêvent d’installer des bases privées-libertariennes sur la Lune ou Mars sur leurs fonds propres, ou ceux, plus inquiétants, comme Robert Bigelow, patron de la compagnie éponyme basée à Las Vegas, qui souhaite commercialiser des modules de vols habités (une des structures est arrimée à la Station), et qui, ufologue ayant récemment été enrôlé dans un programme du Pentagone sur la question, est convaincu que des extra-terrestres sont là et consacre une bonne partie de sa fortune à leur recherche (il paraîtrait même que Bigelow Aeropace serait une couverture et que l’usine abriterait des soucoupes volantes…) ; (3) on retrouverait également les charlatans, et reconnus comme tels par la justice, qui survendent telle pseudo marchandise qui n’a, en fait, pas vocation à voir le jour, ou bien détournent des fonds, sont corrompus, etc. ; (4) les cinglés enfin, qui adhèrent à la doxa de telle sorte qu’il n’est guère de prise pour le questionnement – premier degré de la croyance. Le NewSpace, saisi à l’échelle « micro » des personnes qui le font vivre, en personne, et qui en vivent, c’est, pour résumer donc, un alliage « de rêveurs, de visionnaires, de bonimenteurs, d’hommes de spectacle et d’opportunistes » qui laissent à sidérer, et quelques-uns c’est tout à la fois.

Module gonflable de Bigelow Aerospace (c) Nasa, 2014

Module gonflable de Bigelow Aerospace (c) Nasa, 2014

 

L’espace privé de perspectives

Sous l’angle des trajectoires individuelles et des réseaux d’interconnaissance et de connivence, le NewSpace apparaît singulièrement hétérogène tout en étant l’expression d’un projet politique alternatif au spatial gouvernemental. C’est correct jusqu’à un certain point. Même les tenants de l’anarcho-capitalisme s’appuient sur les structures publiques. Sans compter que ces dernières, à commencer par les agences spatiales, ont encouragé l’esprit d’entreprise dès l’avènement de l’âge spatial. L’on peut dire que le NewSpace, tel qu’il est envisagé aujourd’hui avec ce sentiment de nouveauté, comme « écosystème entrepreneurial », monde social et vision de l’utilisation de l’espace, est une conséquence de la crise sans fin(s) de définition et d’ambition que traversa l’establishment du programme spatial américain après Apollo. Si l’est convenu dans les cercles les plus critiques de la politique spatiale que la NASA n’est plus en mesure ni ne dispose des moyens d’assumer sa responsabilité historique d’agent en charge de l’exploration spatiale, alors divers acteurs se sont sentis légitimes à reprendre le flambeau, hors du périmètre de la NASA ou au sein de l’agence, dans un mouvement pro-espace très structuré et influent .

Dans la première catégorie, Gerard O’Neill fait figure de visionnaire du mouvement « pro-space » américain émergé au cours des années 1970  ; son manifeste, The High Frontier paru en 1976, relance la course à l’espace par la voie de projets de colonies orbitales qui continuent d’inspirer des passionnés de l’exploration de l’espace comme Jeff Bezos . Dans la seconde catégorie, on peut mentionner les stratégies de responsables de la NASA qui visèrent à justifier l’adaptation de leur organisation à la vulgate marchande, par le développement d’applications qui annonçait des profits conséquents, en particulier les télécoms. Cela remonte à la naissance de l’agence au début des années 1960 (confer l’histoire de COMSAT), quand bien même c’était à l’époque périphérique dans l’administration des activités spatiales. Plus significatifs furent les tentatives, cumulées et pas toujours concluantes, sous Reagan notamment, de privatiser l’observation de la Terre (programme Landsat), d’ouvrir au marché l’accès à la navette, d’instiller un modèle de conception et de développement des missions « Faster, Better, Cheaper » qui, à la fin des années 1990, secoua un temps la bureaucratie de l’agence, et surtout influença les futures politiques d’encouragement à l’industrie par l’intermédiaire de partenariats public-privé ; mais aussi, à noter l’importance du programme Commercial Orbital Transportation Services (COTS) démarré en 2006 et qui a permis à plusieurs entreprises de transport spatial de développer leurs technologies, en particulier SpaceX, dont la réussite a encore été célébrée le 1er mars 2019 à Cape Canaveral suite au lancement de la démo « à vide » de Dragon Crew, étape historique de la privatisation de l’espace circumterrestre selon l’administrateur de la NASA Jim Bridenstine. Cette conformation à la doxa est perçue comme naturelle, elle retrouverait l’inspiration d’un âge spatial fondé sur la libre entreprise et la fondation privée, avant la course à l’espace, quand Robert Goddard, pionnier de la rocketry, expérimentait dans le désert en quête de voyage interplanétaire. C’est, à tout le moins, l’intuition développée par l’économiste Alexander MacDonald dans son livre The Long Space Age , qu’il s’efforce de convertir en politique publique de soutien au « spatial émergent » au sein du bureau de l’administrateur de la NASA, où il officie en qualité de conseiller. À l’occasion d’un entretien en mars 2019, il m’a précisé que la NASA incarne l’entrepreneuriat par construction, cette philosophie est la source et la fin de cette administration, et tout le défi consiste dès lors à hâter la conversion des plus réticents.

Colonie spatiale selon G. K. O'Neill (c) Rick Guidice, NASA Ames Research Center

Colonie spatiale selon G. K. O’Neill (c) Rick Guidice, Nasa Ames Research Center

 

Qu’adviendra-t-il de ces transformations qui viennent de loin ? La futurologie et la prospective distillent des scénarios, qui complètent les projections des professionnels de la programmation spatiale à long terme. Il est frappant de relire les anticipations risquées au cours des années 1970, au moment où le mot d’ordre de l’espace New Age commence à se mettre en forme : même les scénarios les plus sombres actent de l’évidence d’un brusque et inévitable basculement en faveur de la Libre entreprise spatialisée à l’horizon du prochain millénaire. Parmi ces documents, une étude d’un think tank, le Hudson Institute, commandée par la NASA en 1977, et préparée par William M. Brown et Herman Kahn (ce dernier, pilier de la RAND, fut l’un des théoriciens les plus influents de la Guerre froide, penseur de « l’impensable », c’est-à-dire « l’équilibre de la terreur »). Le scénario optimiste des futurologues prend acte de « l’explosion de la technologie » dans un espace métamorphosé par son utilisation industrielle. S’y consoliderait les cinquante prochaines années la « culture spatiale » d’une nouvelle classe de professionnels de l’industrie orbitale, héroïsée dans les « sociétés avancées » qui possèdent un accès banalisé à la « nouvelle frontière » : « Les compétiteurs les plus méritants formèrent un nouveau groupe d’élite, dévoué à une profession qui se transforma en un nouveau type de “religion”, au sein duquel il était entendu qu’ils officient en qualité de “grands prêtres” – sans toutefois que soient pratiqués des rituels ni définis des dogmes officiels. » La promesse du tourisme en fut l’une des premières étapes pionnières, avec entre autres une colonie large de 2020 habitant·e·s placée sur un point L5 de Lagrange en 2020 . L’avenir était ouvert et il s’agissait de faire marché de et par l’espace. Nous sommes en 2019, ces rêveries savantes n’intéressent plus que les historiens, mais la magie dont celles-ci procèdent ne cesse pas d’opérer, et les entrepreneurs de la Silicon Valley s’en font l’écho sans toujours le savoir. En sorte que la « culture spatiale », ou ce que les spécialistes appellent l’« astroculture » , est un fonds partagé de croyances particulièrement résistantes à la déception, d’autant plus qu’il incline vers le futur sans se soucier des futurs non advenus de l’âge spatial. Ce qui ne manquera pas, encore longtemps, de susciter la curiosité anthropologique.

 

Arnaud Saint-Martin


 

1 Florilège : « Une entreprise affirme vouloir ouvrir un hôtel de luxe dans l’espace en 2022 », LeFigaro.fr, 9 avril 2018 ; « En 2022, le premier hôtel de luxe dans l’espace », Ouest-France.fr, 9 avril 2018 ; « Aurora Station : le projet d’un hôtel (de luxe) en orbite autour de la Terre est-il réaliste ? », Science& Avenir.fr, 11 avril 2018.

2 Andrew Stuttaford, « Cosmic Capitalism », National Review, 1er mai 2001, cité par Jeffrey Manber, Selling Peace: Inside the Soviet Conspiracy that Transformed the U.S. Space Program, Burlington, Apogee Books, 2009, p. 318.

4 « Making a Difference: Jeff Manber and Garrett Lee Skrobot », SpaceNews, 26 août 2013.

5 Michael Potter, Orphans of Apollo [documentaire], 2018.

6 Michael Michaud, Reaching for the High Frontier: The American Pro-Space Movement, 1972-84, New York, Praeger, 1985.

7 Patrick McCray, The Visioneers: How a Group of Elite Scientists Pursued Space Colonies, Nanotechnologies, and a Limitless Future, Princeton, Princeton University Press, 2013.

8 Davenport, Christian, The Space Barons: Elon Musk, Jeff Bezos, and the Quest to Colonize the Cosmos, New York, Public Affairs, 2018.

9 Alexander MacDonald, The Long Space Age: The Economic Origins of Space Exploration from Colonial America to the Cold War, New Haven, Yale University Press, 2017.

10 William M. Brown & Herman Kahn, Long-Term Prospects for Developments in Space (A Scenario Approach), Final report, Hudson Institute/NASA, 30 octobre 1977.

13 Michael J. Neufeld, Spaceflight, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 2018.

Florilège : « Une entreprise affirme vouloir ouvrir un hôtel de luxe dans l’espace en 2022 », LeFigaro.fr, 9 avril 2018 ; « En 2022, le premier hôtel de luxe dans l’espace », Ouest-France.fr, 9 avril 2018 ; « Aurora Station : le projet d’un hôtel (de luxe) en orbite autour de la Terre est-il réaliste ? », Science& Avenir.fr, 11 avril 2018.
Andrew Stuttaford, « Cosmic Capitalism », National Review, 1er mai 2001, cité par Jeffrey Manber, Selling Peace: Inside the Soviet Conspiracy that Transformed the U.S. Space Program, Burlington, Apogee Books, 2009, p. 318.
Voir les rétrospections de Jeffrey Manber dans son livre Selling Peace, ibid.
« Making a Difference: Jeff Manber and Garrett Lee Skrobot », SpaceNews, 26 août 2013.
Sur la carrière spatiale d’Anderson, et plus généralement la découverte du nouveau marché post-soviétique, voir le documentaire très suggestif « Orphans of Apollo » (2008).
Voir Michael Michaud, Reaching for the High Frontier: The American Pro-Space Movement, 1972-84, New York, Praeger, 1985.
Patrick McCray, The Visioneers: How a Group of Elite Scientists Pursued Space Colonies, Nanotechnologies, and a Limitless Future, Princeton, Princeton University Press, 2013.
Davenport, Christian, The Space Barons: Elon Musk, Jeff Bezos, and the Quest to Colonize the Cosmos, New York, Public Affairs, 2018.
Alexander MacDonald, The Long Space Age: The Economic Origins of Space Exploration from Colonial America to the Cold War, New Haven, Yale University Press, 2017.
William M. Brown & Herman Kahn, Long-Term Prospects for Developments in Space (A Scenario Approach), Final report, Hudson Institute/NASA, 30 octobre 1977.
Ibid., p. 128.
Ibid., p. 143.
Michael J. Neufeld, Spaceflight, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 2018.