Sensations en impesanteur

30 Août 2021

Ce texte, rédigé avant le vol à bord de l’Airbus Zero G, est le premier d’un diptyque réalisé à l’occasion d’une « Résidence en impesanteur », au mois de septembre 2021, obtenue grâce à l’Observatoire de l’Espace du Centre national d’études spatiales.

Nous vivons les mots quand ils sont justes.

Jean Giono

Dûment formalisée par Isaac Newton au XVIIe siècle, la gravitation universelle se trouve avoir (en français…) une anagramme étrange : loi vitale régnant sur la vie. Je ne saurais dire si pareille coïncidence révèle quelque sens caché du monde, mais elle a au moins la vertu de poser, en creux d’elle-même, la question du rôle que la gravitation joue dans nos vies et dans la conscience que nous avons de nous-mêmes.

Hasard ou destin, il se trouve que j’écris ces lignes dans un hôtel de Chamonix, donc entouré des hautes montagnes que j’aime tant gravir. Les alpinistes sont gens étranges, notamment du fait de leur vocabulaire. Jugez-en : inconfortablement perchés le long d’une paroi, ils considèrent que le vide n’est que le petit volume d’espace qu’ils surplombent alors qu’un vide bien plus vaste et bien moins dense s’étend tranquillement au-dessus d’eux, de la pointe de leur casque jusqu’aux plus hautes couches de l’atmosphère. Leur « vide », celui qui s’étend sous eux et qu’ils surnomment parfois « le gaz », n’est en somme que ce dans quoi ils pourraient, par malheur, chuter. Or ce vide-là ne manque pas d’air, il en regorge même, y compris lorsqu’il est transparent et abyssal. Il est en réalité moins vide que celui qui est au-dessus des grimpeurs, puisque la pression de l’air, liée au nombre de molécules localement présentes, décroît avec l’altitude et finit par s’annuler au-delà des couches supérieures de l’atmosphère : elle est trois fois plus faible au sommet de l’Everest qu’au niveau de la mer ; et à cent kilomètres d’altitude, elle n’est plus qu’un milliardième de la pression au sol.

L’origine de la curieuse inversion qu’opèrent les alpinistes en appelant vide les zones de l’espace qui sont les moins vides est facile à comprendre : luttant à chaque instant contre la sévère loi de la gravité, ils font spontanément de cette force l’arbitre de l’orientation de l’espace qui les entoure. C’est en somme la direction de leur poids qui « polarise » le pseudo-vide dans lequel ils évoluent.

On pourrait même dire que la gravité stylise l’espace des alpinistes, le coordonne, en rendant la dimension verticale plus essentielle que la dimension horizontale. La gravité oriente également la perception qu’ils ont de leur corps, car on ne sent pas son poids de la même façon selon qu’on a les pieds posés sur quelque prise offerte par la paroi ou selon qu’on est suspendu dans le vide par les mains : 

« Un homme suspendu a certes le même aspect qu’un homme debout, faisait remarquer Ludwig Wittgenstein, mais le jeu de forces en lui est tout autre, ce qui lui permet d’agir tout autrement que celui qui est debout  ».

La question que je me pose est celle-ci : comment entendrions-nous toutes ces phrases, nos façons ordinaires de dire l’espace et les corps qu’il contient, si nous n’avions jamais vécu qu’en impesanteur ? Parviendrions-nous seulement à comprendre leur sens ? On peut en effet imaginer que, dès l’origine, notre langage a été lui-même incurvé et déformé par la gravitation terrestre, au point que sa structure même la traduirait de façon implicite. En d’autres termes, se pourrait-il que, si nous n’avions pas fait l’expérience permanente de la gravité, nous aurions parlé autrement, dans une langue non polarisée ?

Remettons un peu d’ordre dans l’histoire. C’est un certain Albert Einstein qui a compris en 1907, de façon formelle, ce dont Galilée avait déjà eu l’intuition trois siècles plus tôt : « Si une personne est en chute libre, écrit-il, elle ne sentira pas son propre poids ». En effet, lorsque nous tombons en chute libre, tout ce qui est proche de nous (parapluie, chapeau, piolet…) tombe comme nous puisque la vitesse de chute des objets est la même pour tous les objets. Nous avons alors l’impression que la pesanteur a disparu dans notre voisinage alors même que nous sommes en train de subir sa loi : tout se passe comme si l’accélération produite par la chute effaçait le champ de gravitation local (si bien que l’expression « chute sans gravité » devient à la fois une contradiction dans les termes et un pléonasme !). Cette idée mènera Einstein, huit ans plus tard et à l’issue d’un travail acharné, à une nouvelle façon de concevoir la gravitation (qu’on appelle « la théorie de la relativité générale »). Elle pose une question subsidiaire : lorsque nous sommes en impesanteur, nous ne sentons certes pas notre poids, mais sentons-nous encore notre propre corps ? Je veux dire : le percevons-nous encore comme « solidaire de nous-même » ou nous apparaît-il alors, en une certaine façon, simplement « périphérique », comme en orbite autour de notre moi ?

Je dois avouer que si la perspective d’un vol zéro-G m’intéresse tant, c’est parce qu’il me permettra de mieux cerner le rôle et la part que joue la gravitation dans la perception que nous avons de notre propre corps : faut-il se sentir pesant pour pleinement éprouver son incarnation ? que devient la conscience de soi lorsque plus rien n’est grave ? Pour tenter de le savoir, lors de la phase de chute libre qui durera une vingtaine de secondes, je compte bien regarder attentivement mes mains ou mes pieds afin de déterminer si je les ressens aussi intriqués à moi-même que d’ordinaire. Et aussi tenter de percevoir si d’éventuelles « lourdeurs d’estomac » d’avant vol pourraient cesser de se manifester pendant la durée de la chute. Le reste du temps, ma foi, je m’emploierai simplement à « faire danser l’anatomie humaine de haut en bas et de bas en haut », pour parler comme Antonin Artaud dans Le Théâtre de la cruauté. Mais justement, ces mots tout gorgés de verticalité conserveront-ils le moindre sens lorsque toutes les directions de l’espace seront devenues équivalentes ?

Le physicien alpiniste doté d’un corps grave que je suis a hâte de le savoir.

Etienne Klein


[1] Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées (1937), trad. G. Granel, Mauvezin, TER, 1984, p. 44-45.

Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées (1937), trad. G. Granel, Mauvezin, TER, 1984, p. 44-45