Décrire une expérience d’impesanteur : de l’extraordinaire à l’infraordinaire

29 mar 2019
Mots clés : vol Zéro-G ; infraordinaire ; retour d’expérience ; sciences de l’information et de la communication ; sciences du langage

Quel imaginaire du vol Zéro G dans les témoignages des primo-volants ?

Comment décrire une situation aussi extraordinaire que celle de l’impesanteur ? Quelles sont les ruses stylistiques opérantes (métaphores, comparaisons, oxymores, métonymies) pour le locuteur qui expérimente pour la première fois un vol dans un Airbus ZERO-G effectuant des vols paraboliques qui recrée des situations de micropesanteur ? Et dans quel imaginaire spatial le primo-volant inscrit-il son expérience ? Ce sont ces questions qui ont motivé notre enquête exploratoire en sciences de l’information et de la communication et en sciences du langage.

Le présent article propose une analyse des termes employés pour raconter l’expérience d’un vol Zéro G. Il s’est agi d’étudier avec les outils de l’analyse de discours les termes et images employés par les écrivains et dessinateurs de bande dessinée ayant réalisé un vol Zéro G (Pierre Senges, Marion Montaigne et Boulet) afin d’analyser d’un point de vue réflexif les différentes façons de décrire leur témoignage de cette expérience ainsi que leur imaginaire du vol.

Les caractéristiques de l’imaginaire pouvant se mesurer à la nature comme à la puissance des images utilisées , nous porterons notre attention sur les figures de style dans les différents témoignages décrivant le vol. Nous considérons cet imaginaire comme un « monde mental descriptible » dont l’observation permet de mieux comprendre « une proposition de vision du monde qui s’appuie sur des savoirs qui construisent des systèmes de pensée, lesquels peuvent s’exclure ou se superposer les uns les autres » . Il s’agit donc d’une forme de représentation sociale qui prend davantage en compte l’univers intime du locuteur.

Culture populaire et détails triviaux-comiques

Dans chacun des témoignages, on constate de façon récurrente la présence de références à la culture populaire. Marion Montaigne et Boulet évoquent des productions audiovisuelles grand public sur l’espace tels que Star Wars, Alien, Star Treck et Albator. Pierre Senges quant à lui se réfère au personnage du Capitaine Haddock. Tous replacent leurs anecdotes dans une histoire plus grande, celle de la conquête spatiale (références à Spoutnik, à Apollo 11), tout en faisant état de questions triviales liées à la réaction de leur corps en situation d’impesanteur.

Boulet et Marion Montaigne vont dresser une liste à la Prévert des situations quotidiennes du corps qui pourraient potentiellement devenir gênantes sans la présence rassurante de la gravité, telles que : vomir, éternuer, se moucher, manger, boire et uriner. Comment réagir en cas d’envie pressante ? S’ensuit alors quelques gags potaches sur une potentielle mécanique des fluides non voulus dans l’avion. On comprend alors que la situation de micropesanteur dans laquelle ils se trouvent est une expérience existentielle qui vient fondamentalement remettre en cause le rapport à leur corps et à l’espace et modifier leur conscience d’eux-mêmes . Dans leurs récits, c’est le recours au registre humoristique qui permettra de désamorcer la gêne due à l’évocation de ces sujets d’ordinaire tabous.

Cette alternance entre un imaginaire de l’extra-ordinaire (la sensation d’impesanteur, la graviception) et de l’infra-ordinaire (le quotidien du corps) donne à voir un témoignage bigarré qui relève du récit initiatique.

Le trivial comme ingrédient d’un récit burlesque et infraordinaire

Si le terme extra-ordinaire nous est connu, l’écrivain Georges Perec s’intéresse lui à l’infraordinaire, qu’il définit comme un procédé visant à interroger « ce qui ne nous étonne plus » . Ce terme apparu dans un contexte littéraire a ensuite été repris par des chercheurs en sciences humaines et sociales . Il s’agit d’une posture visant à défamiliariser le réel qui cherche à guetter « l’endotique » en lieu et place de l’exotique.

On retrouve dans les différents témoignages un regard réflexif sur des perceptions infraordinaires, associé à une description des éléments matériels. En effet, ces témoignages associent davantage l’impesanteur à des éléments mesurables et factuels qu’à un imaginaire de la science-fiction. Ils documentent sur plusieurs registres (comique et scientifique) ce que le philosophe Elie During appelle « de nouvelles manières de sentir et de peser » .

Ainsi, le dessinateur Boulet indique dans son reportage dessiné : « l’avion ressemble et sent comme les salles d’EPS du collège. La cabine est capitonnée avec le même genre de tapis de sol. Il y a des filets et des sangles partout ». A propos des passagers, il dira : « des gens normaux, des scientifiques quoi ».

Ces références au connu et au quotidien, outre l’effet comique, permettent de dépeindre autant le plaisir du primo-volant (Boulet s’exclame : « La sensation est incroyable ! On flotte dans l’air bon sang ! »), que les situations gênantes qui précèdent le vol (peur de vomir, sensation de vertige lors de l’injection de scopalamine). D’un point de vue stylistique, le récit devient alors burlesque puisqu’il emploie des termes familiers pour évoquer des actions longtemps narrées de façon épique (dans des films tels que Interstellar ou Gravity…).

Dans les trois témoignages, on observe aussi la différence de comportement dans l’avion entre les primos-volants et les aguerris. Les primos-volants expérimentent une perte de repère : ils développent un réflexe de pédalage inutile pour se déplacer et n’arrivent plus à distinguer le sol du plafond de l’avion. Ils ont alors recours à la comparaison et à la métaphore, en faisant référence à l’univers aquatique (nager, flotter) qui semble être leur seule autre expérience d’une gravité amoindrie. En revanche, leurs compagnons aguerris ne connaissent pas cette perte de référentiel. Ils ont en quelque sorte maitrisé leur proprioception.

Le récit initiatique du vol

Ainsi, d’un point de vue linguistique, l’analyse de ces témoignages et de leurs imaginaires donne à voir un genre à part : le récit initiatique du vol Zéro G, dont les codes se créent et s’ajustent entre évocation fébrile d’une expérience extraordinaire (décrite par des comparaisons) et narration burlesque de détails infraordinaires.

Eva Sandri

Corpus de témoignages de vol zéro G

Boulet, Bande Dessinée en ligne. Blog Bouletcorp, 2012.

Première partie : http://www.bouletcorp.com/2012/03/30/plus-lourd-que-lair-premiere-partie/

Deuxième partie : http://www.bouletcorp.com/2012/04/14/22-secondes/

Marion Montaigne, Bande Dessinée en ligne. Blog Tu mourras moins bête, 2013.   : http://tumourrasmoinsbete.blogspot.com/2013/04/oui-ce-fut-long.html

Pierre Senges, témoignage sur le site du CNES, 2013. http://www.cnes-observatoire.net/actualites/actu2/60_pierre-senges/zerog_pierre-senges.html

Entretien avec Pierre Senges, 3 octobre 2018.

Corpus annexe

Gérard Azoulay, Sam Azulys et Pierre Lagrange. CulturesMonde en orbite (3/4) – Ovnis et aliens : les mythologies de l’espace. Emission sur France Culture. 10-07-2013. https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/culturesmonde-en-orbite-34-ovnis-et-aliens-les-mythologies-de-lespace

Charles Pennequin, Pali Meursault , Eric Cordier et Gérard Azoulay. L’Atelier du son au futur augmenté. Emission sur France Culture. 06-09-2013. https://www.franceculture.fr/emissions/l-atelier-du-son/l-atelier-du-son-au-futur-augmente

Gérard Azoulay. 2004. « L’actualité scientifique n’existe pas ! ». La lettre de l’OCIM, n°94.

Marion Montaigne, Bande Dessinée Dans la combi de Thomas Pesquet, 2017, Dargaud.  http://www.dargaud.com/bd/Pourquoi-va-t-on-dans-l-espace

Ewen Chardronnet (textes réunis par). Quitter la gravite, une anthologie. Editions de l’Eclat.  Disponible en ligne : https://books.google.fr/books?id=bUax30kXqd8C&lpg=PA9&ots=M5xq8GjHqA&dq=m%C3%A9diation%20scientifique%20vol%20z%C3%A9ro%20parabolique%20impesanteur&lr&hl=fr&pg=PA5#v=onepage&q&f=false


1 Wunenburger (Jean-Jacques). 1991. L’imaginaire. Paris : PUF. / Lakel (Amar) et al. 2008. Imaginaire(s) des technologies d’information et de communication. Paris : Ed. de la Maison des sciences de l’Homme.

2 Renaud (Lise). 2007. Dix ans de discours sur le téléphone mobile. Contribution à l’analyse des discours accompagnant l’insertion sociale des objets techniques contemporains, Th. Doct. : Sciences de l’Information et de la Communication, Université Lyon II.

3 Charaudeau (Patrick). « Les stéréotypes, c’est bien, les imaginaires, c’est mieux », in Henri Boyer (dir.), Stéréotypage, stéréotypes : fonctionnements ordinaires et mises en scène, Tome 4. Langue(s), discours, Paris, L’Harmattan, 2007, pp. 59-60.

4 Jodelet (Denise) (sous la dir. de). 1989. Les représentations sociales. Paris : PUF.

5 Bioy (Antoine), 2019. Voyages aux confins de l’esprit… article sur ce blog

6 Perec (Georges). 1989. L’infraordinaire. Seuil : Paris.

7 Souchier (Emmanuël), « La mémoire de l’oubli : éloge de l’aliénation. Pour une poétique de « l’infra-ordinaire » », Communication & langages, 2012/2 (N° 172), p. 3-19. DOI : 10.4074/S0336150012002013. URL : https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2012-2-page-3.htm

8 Laugier (Sandra). « L’ordinaire transatlantique », L’Homme [En ligne], 187-188 | 2008, mis en ligne le 01 janvier 2010, consulté le 08 janvier 2017. URL : http://lhomme.revues.org/29239

9 During (Elie). 2017. « Ce que Gagarine a vu : condition orbitale et transcendance technique ».  Esprit, n° 433.

Wunenburger (Jean-Jacques). 1991. L’imaginaire. Paris : PUF ; Lakel (Amar) et al. 2008. Imaginaire(s) des technologies d’information et de communication. Paris : Ed. de la Maison des sciences de l’Homme.
Renaud (Lise). 2007. Dix ans de discours sur le téléphone mobile. Contribution à l’analyse des discours accompagnant l’insertion sociale des objets techniques contemporains, Th. Doct. : Sciences de l’Information et de la Communication, Université Lyon II. p.32.
Charaudeau (Patrick). « Les stéréotypes, c’est bien, les imaginaires, c’est mieux », in Henri Boyer (dir.), Stéréotypage, stéréotypes : fonctionnements ordinaires et mises en scène, Tome 4. Langue(s), discours, Paris, L’Harmattan, 2007, pp. 59-60.
Jodelet (Denise) (sous la dir. de). 1989. Les représentations sociales. Paris : PUF.
Bioy (Antoine), 2019. Voyages aux confins de l’esprit… article sur ce blog.
Perec (Georges). 1989. L’infraordinaire. Seuil : Paris.
Souchier (Emmanuël), « La mémoire de l’oubli : éloge de l’aliénation. Pour une poétique de « l’infra-ordinaire » », Communication & langages, 2012/2 (N° 172), p. 3-19. DOI : 10.4074/S0336150012002013. URL : https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2012-2-page-3.htm.
Laugier (Sandra). « L’ordinaire transatlantique », L’Homme [En ligne], 187-188 | 2008, mis en ligne le 01 janvier 2010, consulté le 08 janvier 2017. URL : http://lhomme.revues.org/29239.
During (Elie). 2017. « Ce que Gagarine a vu : condition orbitale et transcendance technique ».  Esprit, n° 433. p.63.