Pour une iconologie des études spatiales

31 mai 2016

Pour une iconologie des études spatiales

Mots-clés : études visuelles ; projet ; Tsiolkoski ; Régipa

Concept de fusée de Constantin Tsiolkoski

Concept de fusée, Constantin Tsiolkoski (sd) © DR

 

Le Concept de fusée de Constantin Tsiolkovski est un document appartenant à l’histoire de la conquête de l’espace. Le dessin est simple, il n’est pas daté, et divise le « concept » en trois vues de coupe qui permettent d’en révéler certains éléments constitutifs essentiels. La première délivre selon toute vraisemblance des informations relatives à la structure de la machine : elle distingue les deux parties de la fusée (A pour l’avant, B pour l’arrière) et marque par une flèche le sens de sa propulsion dans les airs. Des inscriptions, probablement explicatives et/ou nominatives, figurent sur chacune de ses deux parties. La deuxième, où l’on voit un homme couché, renseigne en premier lieu sur des grandeurs d’échelle et pourrait aussi, ce que justifierait pleinement la présence de l’homme, signifier un système d’alimentation de l’habitacle à travers une sorte de long boyau. La troisième vue, en apparence plus technique, comporte des indices de deux natures : des écritures explicatives et des lettres qui pointent des éléments de la fusée (A, K, F, d, c, I), appuyant un schéma technique qui semble délivrer des éléments essentiels à sa propulsion. Pour reconstituer la fusée, ses contours comme ses mécanismes intérieurs, il faudrait superposer ces trois dessins, dont l’ensemble restituerait alors le concept.

Pour devenir un document, un objet doit être lu, situé et mis en contexte, puis compris comme témoin et élément d’un ensemble qui l’excède. La documentation et ses méthodes d’expertise accomplissent deux opérations, elles authentifient et interprètent, et contribuent ainsi au développement des savoirs. Je ne lis pas le russe. Je ne suis pas un historien de la conquête de l’espace. Je ne dispose pas de la formation scientifique permettant une lecture rigoureuse et précise des différents éléments que comporte ce document. Je ne peux donc l’interpréter depuis le domaine auquel il appartient. Ce déficit de compétences me met dans une position délicate. Mais il m’est possible de proposer un autre type d’expertise, pour laquelle les éléments d’analyse formelle dont je dispose, et tels qu’ils furent décrits succinctement, sont amplement suffisants. Ils me permettent de comprendre les dimensions pédagogiques du dessin, qui schématise, décrit et explique, et met en relation différents types de symboles pour y parvenir. J’y retrouve une constante du discours scientifique, qui pointe ses éléments constitutifs, les classe et les nomme, selon une visée didactique.

Cette analyse formelle, si l’on devait la poursuivre, se développerait selon trois voies. Elle devrait d’abord identifier à quel type de modèle appartiennent les dessins de Constantin Tsiolkovski, en poursuivant l’analyse de leurs fonctions et de leurs fonctionnements, ici à peine esquissée, selon une taxonomie dont un maigre corpus permet d’entrevoir différentes classes : plans, études, diagrammes, schémas, esquisses ou croquis, organigrammes, cartes…

Mais elle chercherait aussi à comprendre le sens accordé au terme « concept », tel qu’employé par la légende de ce document. En quoi les dessins de Tsiolkovski ont-ils valeur de concept ? Ils décrivent un projet et formalisent l’idée d’une fusée. En considérant d’autres documents relatifs à l’histoire spatiale, je pourrais immédiatement élargir la catégorie de « projet ». Bien sûr, tous les engins spatiaux et toutes les missions spatiales naissent comme projets et entrent à ce titre dans des processus de réalisation longs, multipliant les études, les expertises et les évaluations, embarquant toute une logistique… Mais ils sont surtout des projets, pour ce qui nous retient, parce qu’ils formalisent des idées d’objets. Le Croquis du ballon tétraédrique de Robert Régipa (1961) nous aide à comprendre comment le projet marque un régime spécifique de l’idée : non pas l’idée abstraite, mais l’idéal traduit de telle sorte qu’il ouvre un champ à des potentiels restreints.

Croquis de ballon tétraédrique, Robert Régipa (1961)

Croquis de ballon tétraédrique, Robert Régipa (1961) © DR

Schéma du principe d'entrainement du film de la machine à confectionner des ballons de Robert Régipa (1961)

Schéma du principe d’entrainement du film de la machine à confectionner des ballons, Robert Régipa (1961) © DR

description des éléments du satellite Symphonie de 1973

Description des éléments du satellite Symphonie (1973) © CNES

En extension de la catégorie de projet s’ouvre une deuxième voie à l’analyse, dont l’objectif serait de situer ces documents sur un axe temporel. Le projet peut intervenir à différents stades de développement d’un objet, depuis sa conception à sa réalisation, mais aussi à différents moments de sa présentation et de sa médiation, et adopter en ce sens différents formalisation et régimes de fonctionnement (ainsi, le projet peut-il devenir prototype). On pourra souligner ces distinctions en comparant le Schéma du principe d’entrainement du film de la machine à confectionner des ballons de Robert Régipa (1961) avec la photographie du Professeur Vladimir Vassilievitch Migoulin (1911-2002) présentant la mission Araks 2 et la description des éléments du satellite Symphonie de 1973.

Tous les documents ne sont pas placés pas de la même manière sur la ligne de temps du projet. Tous ne sont pas destinés aux mêmes fonctions, n’adoptent pas les mêmes fonctionnements, n’émanent pas des mêmes institutions et n’ont pas recours aux mêmes modes de formalisation.

La chronologie et la typologie du processus de recherche, à laquelle nous invite la documentation des projets, devraient enfin être situées dans le temps de l’histoire. On insisterait alors sur l’évolution des techniques de formalisation et de représentation des projets, depuis le dessin au trait jusqu’au dessin numérique, en examinant, à travers les relations des formes et des techniques, les changements opérés dans les fonctions et les fonctionnements, puis leurs influences sur la formalisation de nouvelles idées ou conceptions.

On voit comment, dès lors qu’il est soumis à des expertises qui le considèrent depuis un point de vue oblique, le Concept de fusée de Constantin Tsiolkovski recèle de nombreuses promesses, plus grandes encore pour peu qu’on le mette en relation avec d’autres images, issues d’autres champs de recherche et de savoir, qui puissent dialoguer avec lui. Ce serait tout l’enjeu d’une iconologie des études spatiales, qui devrait encore accorder un intérêt aux relations qu’entretiennent le couple projet/projection au couple image/imagination. C’est-à-dire chercher à localiser, dans les images, ce qui relève de la projection – non pas sur un plan psychologique ou psychique, à travers les affects d’un sujet mais, pour reprendre les termes de W.J.T. Mitchell, afin « de savoir ce que les images signifient, ce qu’elles font, la manière dont elles communiquent comme signes et symboles, ou encore la nature du pouvoir qu’elles exercent sur les émotions et le comportement humain » .

Les images s’adressent à nous et les considérer depuis ce foyer symbolique et sémantique qui irrigue notre regard est donc essentiel à la compréhension de ce qu’elles font. Mais toutes ne produisent pas le même type d’adresse et toutes ne convoquent pas la même communauté de regards. Celles issues de la recherche scientifique sont d’ailleurs soumises à des restrictions qui parfois leur interdisent de franchir les limites d’une communauté soumise au secret. Toutes ne le sont pas, nécessairement, puisque d’autres doivent communiquer des inventions ou des découvertes au plus grand nombre. Ces images impliquent, selon les cas, des communautés de regards plus ou moins ouvertes, à la différence notoire du domaine des arts. Leur lecture fait aussi appel à différents types de compétences et, parfois, degrés de spécialisation. C’est pourquoi, pour compléter ma compréhension du Concept de fusée de Constantin Tsiolkovki, je ne pourrai faire l’économie d’un regard technique qui pointe plus précisément les éléments que je crois y avoir reconnu. Puis encore, pour la parfaire, situer cette image dans une histoire des représentations des projectiles, au croisement des arts et des sciences, afin d’apprécier comment elle prend forme, comme dessin et comme modèle, sur une ligne temporelle où s’inscrivent d’autres représentations.

Il reviendrait à une iconologie des études spatiales de considérer ces images dans la variété de leurs adresses (communauté restreinte ou élargie), de leurs supports (de la photographie au plan), de leurs objets (du concept de fusée à l’étude balistique, de la vue d’artiste au schéma technique) et de leurs formes, afin de comprendre comment elles mobilisent différents regards, aux croisements de différentes volontés, compétences et disciplines, qui associent le didactique et l’esthétique, l’idéologique et le technique, la recherche et la communication, et mettent en forme l’explication et la sidération.

 

Christophe Kihm


* Ce texte est une version mise à jour de l’article de même titre paru dans la revue Espace(s) dont la 11e livraison, parue en avril 2015, était consacrée au thème « Rêves, Révoltes, révolutions ». Espace(s) est une revue littéraire, prenant la forme d’un « cahier de laboratoire » pour stimuler la création et l’analyse articulant l’espace et le patrimoine culturel qu’il engendre. La revue accueille également régulièrement des réflexions proposées par des chercheurs en sciences humaines et sociales. C’est dans ce cadre qu’une première version de ce texte avait été proposée par Christophe Kihm.

1 W.J.T. Mitchell, « Que veulent réellement les images ? », in E. Alloa (ed.), Penser l’image, Dijon : Les presses du réel, 2011, p. 213.

 

Ce texte est une version mise à jour de l’article de même titre paru dans la revue Espace(s) dont la 11e livraison, parue en avril 2015, était consacrée au thème « Rêves, Révoltes, révolutions ». Espace(s) est une revue littéraire, prenant la forme d’un « cahier de laboratoire » pour stimuler la création et l’analyse articulant l’espace et le patrimoine culturel qu’il engendre. La revue accueille également régulièrement des réflexions proposées par des chercheurs en sciences humaines et sociales. C’est dans ce cadre qu’une première version de ce texte avait été proposée par Christophe Kihm.

W.J.T. Mitchell, « Que veulent réellement les images ? », in Penser l’image, Dijon, Les presses du réel, 2011, p. 213.