Saisir les institutions par la marge

27 avr 2015

Saisir les institutions par la marge. Questionnements cosmogoniques

Mots-clés : Méthodologie – Institutions astronomiques – XIXe siècle – Cosmogonie

« (…) ne pas croire que les seuls acteurs qui font
du bruit soient les plus authentiques ;
il en est d’autres et silencieux, – mais qui ne le savait déjà ? »

 Fernand Braudel, « Histoire et Science sociales : la longue durée »,
Annales. Economies, Société, Civilisations, vol. 13, n°4, 1958, p. 738

 

Un après-midi ensoleillé à la bibliothèque de l’Observatoire de Paris. De rares habitués du lieu compulsent quelques manuscrits de Delambre, d’un Cassini, ou de Le Verrier, caressant doucement de la main la moleskine recouvrant les tables en bois. Alors jeune doctorant, un peu impressionné par l’histoire de cette institution astronomique vénérable, ne sachant pas encore bien où allait me conduire ma recherche, je m’assieds maladroitement, un peu trop bruyamment, posant sur la table quelques livres récents d’histoire de la cosmologie trouvés dans les rayonnages en accès libre, ainsi que la version papier de l’inventaire des archives. Je prends une profonde inspiration, m’interrogeant sur la meilleure manière de procéder pour trouver d’éventuelles traces de questionnements cosmogoniques dans les archives institutionnelles pléthoriques qui m’entourent. Perdu dans mes rêveries, je ne vois pas s’approcher un chercheur « de la maison » qui me fait sursauter en me tapotant sur l’épaule.

« – Sur quoi travaillez-vous ?

– Je commence une thèse sur les auteurs de théories cosmogoniques scientifiques de la seconde moitié du 19e siècle, c’est-à-dire, en particulier, sur les auteurs qui se sont intéressés à l’origine du système solaire.

– Au 19e siècle ? Avant Einstein ? Mais il n’y a pas de cosmologie digne de ce nom à cette époque ! Pourquoi perdez-vous votre temps ? Avec qui faites-vous votre thèse ? Franchement ce sujet est absurde, vous ne trouverez rien à l’Observatoire.

– Ah bon ?

– Vous ne trouverez rien ici car ce sujet n’était pas abordé par les astronomes à cette époque. »

 

Si l’on fait abstraction de la violence excessive et inopportune de cet échange, laissant le jeune doctorant perplexe dans un état mêlant incompréhension et colère, le chercheur de l’Observatoire avait raison. Après de nombreuses heures de recherche, il s’est avéré que les archives de l’Observatoire ne contiennent pratiquement rien pouvant suggérer l’existence de pratiques cosmogoniques au sein de cette institution centrale de l’astronomie française durant la période que j’étudiais. Mais pouvait-on en déduire l’inexistence de ces questionnements chez les astronomes ? Pouvait-on en déduire que la question cosmogonique est non pertinente lorsque l’on s’intéresse à l’ensemble des pratiques scientifiques du second 19e siècle en France ? Probablement pas.

Plus qu’un constat d’échec, cette absence cosmogonique dans le saint des saints de l’astronomie officielle, combinée à cet échange à la bibliothèque, déterminera la problématique de l’ensemble de mon travail ultérieur. Comment l’étude des pratiques cosmogoniques allait-elle pouvoir éclairer les rapports problématiques, parfois conflictuels, entre autorité institutionnelle et autorité épistémique ? Il s’agissait, je l’avais enfin compris, d’étudier les marges, de questionner leurs évidences construites a posteriori. Faisant abstraction des confusions rétrospectives, je me proposais de re-dissocier les différentes formes de marginalité, socio-économiques, institutionnelles, et épistémiques, pour comprendre les mécanismes ayant conduit à leurs superpositions partielles dans les identités attribuées aux acteurs depuis les institutions centrales. Il me fallait comprendre qui étaient les cosmogonistes que je voyais se multiplier dans les archives trouvées hors de l’Observatoire, et comment et pourquoi ils se retrouvaient exclus de la vie scientifique, en particulier de la vie astronomique.

 

L'Observatoire de Paris.

L’Observatoire de Paris. © Observatoire de Paris / P. Blondé.

Il me semble bon de rappeler une évidence historiographique, que les historiens des sciences tendent parfois à oublier, surtout lorsqu’il s’agit d’étudier l’histoire de l’astronomie : le lieu et la nature des archives modifient radicalement le spectre des acteurs susceptibles d’être mobilisés dans notre récit. L’exemple de Menocchio, le meunier du Frioul étudié par Carlo Ginzburg, pour rester dans le domaine de la cosmologie, est à ce titre paradigmatique . Faire exister la marge c’est d’abord trouver des archives pour faire parler les marginaux (dans le cas de Menocchio, les archives des tribunaux de l’Inquisition). Dans le cas des auteurs de cosmogonies au 19e siècle, les cotes F17 (Ministère de l’Instruction Publique), F14 (Ministère des Travaux Publics) ou AJ16 (Académie de Paris) des Archives Nationales sont par exemple des ressources précieuses pour comprendre les pratiques savantes (et cosmogoniques en particulier) des fonctionnaires de l’État, qu’il s’agisse des inspecteurs des Mines, des professeurs de Facultés, des officiers du Génie ou de l’Artillerie, ou des ingénieurs des manufactures de l’Etat. Autant de vies, de carrières, de théories scientifiques, de liens (directs ou non) avec les institutions centrales de la science de l’époque (l’Académie des sciences, l’Observatoire, le Muséum National d’Histoire Naturelle), autant de formes d’autorité épistémique, de plus ou moins grande marginalité, autant d’identités sociales attribuées, autant de contingences normatives dans le tracé de la frontière séparant science officielle et science hétérodoxe.

Faire un pas de côté archivistique permet donc de faire affleurer des pratiques cosmogoniques qui débordent l’institution. Si l’on regarde au bon endroit, on constate que les théories sur l’origine du monde colonisent les revues populaires, sont l’objet de débats animés dans les sociétés savantes, et sont publiées dans une large variété de maisons d’édition, des plus respectées dans la communauté scientifique (tel Gauthier-Villars) jusqu’aux « simples » imprimeurs (tel A. Guéraud à Nantes, ou E. Ferlay à Roanne). Ce bouillonnement extra-institutionnel est une source d’une grande richesse pour l’historien de l’astronomie (et des sciences en général), permettant notamment d’appréhender, en creux, et parfois par la marge, la manière dont, à la fin du 19e siècle, les institutions astronomiques se réinventent (au moins en partie) par l’exclusion d’un certain nombre d’acteurs et de pratiques. Il est indispensable de saisir ces marges institutionnelles si l’on veut comprendre les mécanismes de fermeture sociale et cognitive des institutions de science (une fermeture liée au long processus de professionnalisation de l’activité scientifique) qui ont lieu à cette époque, ceux-ci passant par un contrôle toujours plus étroit des voies d’accès à leurs instances de légitimation (telles que les communications dans les Comptes Rendus de l’Académie des sciences).

 

A titre d’exemple, parmi tant d’autres, de ces marges cosmogoniques qui fleurissent à l’ombre des institutions scientifiques, on peut évoquer le cas d’Edmé Voizot (1801-1867), Principal de Collège à Chatillon-sur-Seine (Côte d’Or). Fils de serrurier, n’ayant obtenu son baccalauréat que tardivement (il n’est toujours pas bachelier à 35 ans), Voizot va apprendre et enseigner les mathématiques en autodidacte. Élu conseiller municipal, en partie grâce à son amitié d’enfance avec Désiré Nisard (député conservateur jusqu’en 1848, académicien des Inscriptions et Belles Lettres, directeur de l’ENS de 1857 à 1867), il acquiert localement une certaine notoriété savante, notamment suite à la publication en 1850 d’un ouvrage de mathématiques sur les logarithmes chez Firmin Didot, puis d’un second, en 1862, une fois mis en retraite, dans lequel il expose une théorie cosmogonique qu’il veut originale .

Pour l’historien interrogeant l’impact des théories de Voizot sur le développement ultérieur de la cosmogonie scientifique, la contribution de notre Principal de Collège est probablement de bien peu d’intérêt. Lorsqu’on l’analyse dans le détail, sa théorie n’est finalement qu’un récit très général relatant la création ex-nihilo des atomes et leur agencement en une nébuleuse aboutissant à un mécanisme cosmogonique alors classique, calqué sur celui proposé par Laplace plus de 60 ans plus tôt. Mais l’intérêt de ce cas ne situe pas (uniquement) dans le constat (facilement condescendant) du décalage entre la cosmogonie autodidacte de Voizot et les normes académiques des pratiques mathématiques et astronomiques de l’époque. Cet exemple donne à voir des pratiques cosmogoniques marginales (par rapport à l’Académie des sciences et à l’Observatoire) qui pourraient apparaître comme des lubies de doux-dingues (ceux qu’André Blavier appelle des « fous littéraires » ). Pourtant, le cas Voizot montre chez ces auteurs une volonté explicite de reconnaissance par l’institution, notamment par l’envoi de Mémoires à l’Académie (un court rapport du texte de Voizot sur la cosmogonie sera publié dans ses Comptes Rendus), ceux-ci se complaisant rarement dans leur marginalité. Il suggère également, si on combine ce cas à un faisceau d’autres exemples, que les théories aux ambitions explicatives démesurément grandes, notamment les théories sur l’origine du monde, sont de plus en plus discréditées à l’Académie à mesure que l’on avance dans le siècle, pointant ainsi un décalage croissant entre les moteurs de la libido sciendi de ces auteurs et les normes (souvent implicites) des institutions administrant leur autorité épistémique. Enfin, l’exemple de Voizot montre l’existence d’une géographie de la crédibilité scientifique dans laquelle la césure entre Paris et la province est structurante. Ainsi, malgré son maintien dans une posture de marginalité par les institutions parisiennes, Voizot parvient néanmoins à « joui(r) dans l’arrondissement de Châtillon d’une considération méritée », étant considéré comme un « administrateur habile et (un) mathématicien d’autant plus distingué qu’il s’est formé lui-même ».

 

Fond diffus cosmologique ou rayonnement fossile.

Fond diffus cosmologique ou rayonnement fossile. Les théories actuellement validées par la communauté scientifique concernant la formation de l’univers font appel au modèle du Big Bang. Le rayonnement étudié par le satellite Planck, représenté sur cette image, est considéré comme la plus ancienne lumière encore présente dans l’univers. © ESA and the Planck Collaboration.

 

Ces problématiques de centralité/marginalité épistémique, le rôle des institutions centrales dans l’attribution des rôles de chacun dans la participation à l’activité scientifique, la contestation de ces rôles et des frontières de légitimité de parole scientifique qu’ils dessinent (parfois violemment), me semblent d’une certaine actualité. Leur extension à des cas plus récents, par exemple concernant certaines activités liées au spatial, pourra, je l’espère, éclairer d’un jour nouveau les relations multiples, complexes, et parfois conflictuelles, entre les représentants de pratiques scientifiques institutionnalisées et ceux cherchant (librement ou non) à s’en émanciper.

 

Volny Fages

 


 

1 Ginzburg, Carlo, Le fromage et les vers : l’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, 1980.
2 Voizot, Edmé (Louis), Mémoire sur la mécanique céleste et sur la cosmogonie suivi de Notes sur la Théorie des comètes et sur la méthode en mathématiques, Dijon, Lamarche, 1862.
3 Blavier, André, Les fous littéraires, Paris, Editions des cendres, 2000.
4 Rapport du Recteur d’Académie : Archives Nationales F/17/21875/B.

Ginzburg, Carlo, Le fromage et les vers : l’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, 1980.
Voizot, Edmé (Louis), Mémoire sur la mécanique céleste et sur la cosmogonie suivi de Notes sur la Théorie des comètes et sur la méthode en mathématiques, Dijon, Lamarche, 1862.
Blavier, André, Les fous littéraires, Paris, Éditions des cendres, 2000.
Rapport du Recteur d’Académie : Archives Nationales F/17/21875/B.