S’approprier le ciel au XIXe siècle

26 nov 2015

S’approprier le ciel au XIXe siècle. A propos du dossier « L’Astronomie » de la revue Romantisme

Mots-clés : Astronomie ; XIXe siècle ; littérature ; science ; vulgarisation

Dans son quatrième numéro de 2014 dirigé par Laurence Guignard et Sylvain Venayre, la revue Romantisme porte sur « L’Astronomie » au XIXe siècle . À travers cinq articles de qualité, elle propose un panorama de la science astronomique, tant du point de vue de l’histoire des sciences que de l’histoire culturelle et littéraire. Si la revue Orages avait fait paraître la même année un volume sur un thème similaire , ce numéro de Romantisme comble un manque en couvrant la période post-révolutionnaire. En effet, l’intérêt principal de cette livraison est de présenter de façon synthétique et transversale ce domaine de l’histoire des savoirs, et d’exposer des enjeux essentiels pour cette période. Cette approche permet de rendre compte de la manière dont se construit une nouvelle vision du ciel, témoignant ainsi de la polyvalence et de la diversité des conceptions de l’espace au XIXe siècle. Est également proposée en fin de recueil une utile bibliographie, hiérarchisée et structurée en quatre axes, tels que « vulgarisation » ou « ciel et littérature », en rapport avec les questions abordées dans le recueil. Enfin, un résumé de chaque article en fin d’ouvrage permet une rapide circulation dans les textes.

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Avec le premier article de Carole Christen, ce sont les enjeux terminologiques et conceptuels qui sont prioritairement abordés. Il s’agit d’un texte sur « Les leçons et traités d’astronomie populaire dans le premier XIXe siècle ». La notion même d’astronomie populaire, si exploitée durant cette période, est interrogée avec pertinence pour démontrer en quoi les cours d’Arago et de Comte, ou les ouvrages de Flammarion contribuèrent très largement à forger ce qui devint la vulgarisation scientifique dans la deuxième moitié du siècle, tout en marquant la différence entre un public majoritairement populaire – au sens strict, et un public bourgeois plus cultivé.

Les trois articles suivants nous font cependant entrer de plain-pied dans l’histoire des sciences. Colette le Lay, dans « L’annuaire du Bureau des Longitudes et la diffusion scientifique : enjeux et controverses (1795-1870) » analyse la façon dont le Bureau des Longitudes a contribué à une popularisation de l’astronomie, de Jérôme Lalande à Arago, puis d’Arago à Le Verrier. L’annuaire est resté pendant longtemps le seul organe de publication sur l’astronomie, avant que la tâche n’incombe aux grands vulgarisateurs tels que Camille Flammarion dans les années 1860. Volny Fages, lui, décrit un état de la cosmogonie de l’époque dans « Dire l’origine scientifique des astres. L’engouement pour la cosmogonie en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. » Cet article très documenté aborde un aspect peu connu de l’histoire de l’astronomie en France, à savoir l’importance de ce domaine situé « entre centres et marges savantes », rappelant le débat entre Hervé Faye et Charles Wolf sur l’hypothèse cosmogonique de Laplace. Ces enjeux, que l’auteur avait également abordés dans sa thèse et présentés rapidement dans le billet « Saisir les institutions par la marge » paru sur ce blog, sont exposés dans la revue comme un cas d’étude de ce que sont les marges de l’astronomie de l’époque. Dans la lignée des études de Simon Schaffer, l’auteur expose notamment la façon dont le savoir cosmogonique est produit, entre les revues de science populaire et les sociétés savantes. Enfin, l’article de Sandrine Schiano, « Rumeurs de Mars et rêveries astronomiques. Des canaux de Schiaparelli aux mondes habités de Flammarion », marque la transition vers l’histoire culturelle en rappelant les étapes d’une controverse sur l’analyse d’une observation de canaux sur la planète Mars, et les hypothèses relatives à son habitabilité. L’article s’achève sur une analyse du « merveilleux scientifique » et de ses ressorts stylistiques dans les pages de Camille Flammarion, le texte de vulgarisation étant l’occasion d’exploiter des hypothèses et des images sur le plan littéraire.

Cet article introduit naturellement les deux dernières contributions, relatives à l’histoire culturelle de l’astronomie du XIXe siècle. Émilie Piton-Foucault propose un article sur l’histoire de l’astronomie en littérature, intitulé : « Quand la constellation exorcise la peur du ciel : histoire d’un impensable astronomique chez Émile Zola. » Elle analyse avec précision la façon dont le ciel est caractérisé dans les Rougon-Macquart, de la peur de l’infini à la description impossible du cosmos, Zola empruntant ses images à certains ouvrages de vulgarisation scientifique tels que celui de Guillemin. Enfin, Laurence Guignard, directrice du volume et historienne des sciences, propose un article original sur « Le ‘tourment lunaire’ de Jules Pierrot-Deseilligny. Pratiques amateurs d’observation de la Lune ». Il s’agit d’une étude de cas centrée sur le travail sélénographique d’un amateur. Outre la façon dont il met au jour une certaine pratique de la science dans les marges, ce bel article fait paraître les dessins remarquables de la Lune tels qu’ils étaient pratiqués à l’époque par Jules Deseilligny. La question de la pertinence et de l’usage de ces dessins est posée par l’auteur, qui conclut de la reconnaissance de Deseilligny par la Société Astronomique de France que l’astronomie, et la sélénographie en particulier, étaient alors une « pratique de distinction sociale » et une « science mondaine ».

Dessin de J. Deseilligny, © archives privées Yves Guise. Nous remercions Yves Guise d'avoir autorisé la publication de ce dessin sur ce site.
Dessin de J. Deseilligny, © archives privées Yves Guise.

 

L’ensemble des articles démontre que l’astronomie au XIXe siècle est une science en mutation, pratiquée dans des lieux de professionnalisation de la science aussi bien que dans ses marges, et qu’elle implique tous les aspects de la vie sociale et scientifique de la France de cette époque. Le mérite du recueil de Laurence Guignard et Sylvain Venayre est notamment de constituer un florilège synthétique permettant de retracer la diffusion des savoirs astronomiques et leur rapport avec l’histoire culturelle. On pourrait souhaiter que, dans le cadre d’une éventuelle poursuite de ces travaux, Flammarion – grand vulgarisateur de l’astronomie s’il en est – soit abordé plus directement, et que les cas tirés des domaines littéraires et artistiques soient plus nombreux.

Elsa Courant

1 Romantisme, 2014/4, n° 166.
2 « La guerre des étoiles. L’astronomie entre lettres et sciences », Orages n° 13, mars 2014. Le sommaire est accessible sur le site web de la revue.
3 V. Fages, Les origines du monde. Cosmogonies scientifiques en France (1860-1920) : acteurs, pratiques, représentations, thèse de doctorat, EHESS, 2012.
4 Pensons à C. Flammarion, Les Merveilles célestes, Paris, Hachette, 1867 ; L’Astronomie populaire, Paris, Flammarion, [1880] 2009 et Les Etoiles et les curiosités du ciel, Paris, Flammarion, 1899.

 

Remerciements

Nous remercions Yves Guise d’avoir autorisé la publication du dessin de Jules Deseilligny.

 

Romantisme, 2014/4, n° 166.
« La guerre des étoiles. L’astronomie entre lettres et sciences », Orages n° 13, mars 2014. Le sommaire est accessible sur le site web de la revue.
V. Fages, Les origines du monde. Cosmogonies scientifiques en France (1860-1920) : acteurs, pratiques, représentations, thèse de doctorat, EHESS, 2012.
Pensons à C. Flammarion, Les Merveilles célestes, Paris, Hachette, 1867 ; L’Astronomie populaire, Paris, Flammarion, [1880] 2009 et Les Etoiles et les curiosités du ciel, Paris, Flammarion, 1899.