La notion d’ilinx à l’épreuve de l’impesanteur

29 juil 2019
[En octobre prochain, j’aurai la chance de participer à la résidence de recherche organisée par l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire culturel du CNES. C’est avec surprise et avec joie que j’ai accueilli cette nouvelle, et même avec une certaine ivresse. Une sensation d’ivresse qui, précisément, est au cœur du projet scientifique que je développe en vue de mettre des mots sur cette expérience singulière de l’impesanteur, à bord de l’Airbus ZERO-G. Dans ce texte, je voudrais livrer quelques-unes de mes hypothèses de recherche en introduisant la notion d’ilinx, sur laquelle je me fonde tout particulièrement.]

Mots clés : oscillation, impesanteur, ilinx
  • La naissance d’un projet

Lorsque j’ai pris connaissance de l’appel à projets lancé par l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire culturel du CNES aux alentours du mois de mars, j’ai immédiatement songé à un texte écrit par Roger Caillois : Les Jeux et les hommes. Le Masque et le vertige, dont la première édition date de 1958 et la seconde, revue et augmentée, de 1967. Dans ce livre passionnant, l’auteur fonde une « sociologie des jeux » qu’il classifie en plusieurs catégories, en montrant que la place que confèrent les sociétés aux uns et aux autres révèle d’elles une dimension qui leur est fondamentale. Voici le tableau des différents types de jeux qui a été proposé par Roger Caillois :

Caillois (Roger). 1967 (1958). Les Jeux et les hommes. Le Masque et le vertige. Paris : Ed. Gallimard, Coll. Folio/Essais, 2ème édition revue et augmentée, p. 92.

Caillois (Roger). 1967 (1958). Les Jeux et les hommes. Le Masque et le vertige. Paris : Ed. Gallimard, Coll. Folio/Essais, 2ème édition revue et augmentée, p. 92.

Dans cette typologie opératoire, peuvent se combiner schématiquement un fil vertical et un fil horizontal ; horizontalement, on relève ainsi deux variables : paidia, qui correspond à un principe de « divertissement, de turbulence, d’improvisation libre et d’épanouissement insouciant, par où se manifeste une certaine fantaisie incontrôlée » et ludus, qui renvoie à des contraintes, à des règles imposées à un joueur : il tient de « conventions arbitraires, impératives et à dessein gênantes » qui viennent contrarier la paidia , afin de la discipliner. D’un point de vue vertical sont développés quatre types de jeux, qui peuvent chacun s’associer à la paidia et au ludus : alea concerne plutôt les jeux qui mettent l’accent sur le hasard, agôn ceux qui favorisent le combat, la compétition ; mimicry correspond aux jeux de l’illusion ; ilinx, enfin, constitue une catégorie du vertige à la limite de l’expérience ludique. Précisément, c’est à cette dernière catégorie que j’ai pensé en lisant l’appel à projets de l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire culturel du CNES.

  • La notion d’ilinx

Mais qu’est-ce que l’ilinx, étymologiquement ? ίλινξ signifie, en grec ancien, le « tourbillon d’eau ». Roger Caillois l’emploie pour désigner l’expérience d’un véritable tournis que peut, par exemple, ressentir le derviche tourneur et qui est délivrée par les manèges à sensations fortes ou encore l’alpinisme. Elle provoque une sensation d’ivresse chez le « joueur » : via l’ilinx, « on joue à provoquer en soi, par un mouvement rapide de rotation ou de chute, un état organique de confusion et de désarroi ». Cette catégorie comprend ainsi les jeux « qui reposent sur la poursuite du vertige et qui consistent en une tentative de détruire pour un instant la stabilité de la perception et d’infliger à la conscience lucide une sorte de panique voluptueuse. Dans tous les cas, il s’agit d’accéder à une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une souveraine brusquerie ».

À partir de cette définition, il est possible d’émettre l’hypothèse suivant laquelle le vol parabolique en impesanteur à bord de l’Airbus ZERO-G peut être conçu comme une expérience de l’ilinx : en effet, le passager est susceptible d’éprouver une sensation d’enivrement, dans un phénomène de déstabilisation de ses repères habituels. Échappant temporairement à la stabilité de sa perception, il peut être soumis à un processus de dessaisissement de soi qui s’apparente à une forme de désarroi à la fois organique et psychique : le vol en impesanteur est ainsi à même de mettre à l’épreuve les frontières liminaires de son identité, en le désarrimant de la gravité habituelle. Aussi peut-il faire l’expérience d’une extase à la fois violente et euphorisante, à travers la poursuite d’une ultime transe. Désancré, dans un phénomène d’évanouissement de ses repères corporels, il est ainsi susceptible de ressentir une impression de « panique momentanée », la chute libre plaçant son corps en situation de flottement dans une forme de dérive potentiellement angoissante.

De la même façon que la haute voltige, qui « consiste expressément à se mouvoir dans l’espace, comme si le vide ne fascinait pas et comme s’il ne présentait aucun péril », cette expérience du vol en impesanteur extra-ordinaire – séparée de la vie courante comme toute activité ludique – pourrait ainsi correspondre à une forme d’ilinx.

  • L’ilinx en impesanteur, entre paidia et ludus ?

À partir de cette définition de l’ilinx, il est possible d’élaborer plusieurs hypothèses qui seront mises à l’épreuve à l’occasion du vol en impesanteur, à bord de l’Airbus ZERO-G. Il s’agira ainsi de le concevoir comme une expérience restreinte des limites qui permet une réinvention de soi.

Trois fils directeurs commencent ainsi à émerger :

  • L’idée d’une récréation de soi, qui lie la notion d’ilinx à celle de la paidia : l’expérience de l’impesanteur à bord de l’Airbus ZERO-G est susceptible de renvoyer à un principe de divertissement insouciant, de fantaisie incontrôlée ; en effet, la microgravité permettant au corps de se mouvoir librement dans l’espace de l’avion peut provoquer une sensation d’euphorie qui dépossède le sujet de lui-même.
  • L’idée de contrainte, qui relève plutôt du ludus : en effet, ces moments de chute libre sont éventuellement susceptibles de provoquer chez le passager, comme toute expérience de l’ilinx, une sorte d’« attirance affreuse et funeste », dans une mise en danger délibérée de soi. Dans cette mesure, l’expérience flottante d’un vertige est contrebalancée, disciplinée par des règles de sécurité étroites qui empêchent le sujet de sombrer dans une forme d’ivresse radicale, ainsi que par la durée immanquablement limitée des paraboles. Aussi cette impression d’ivresse et le désir éventuel d’une ruine perceptive ne peuvent-ils être que passagers.
  • Peut enfin être mise en lumière l’idée d’une recréation de soi : le sujet est effectivement susceptible de se réinventer en cherchant à s’adapter à des règles gravitationnelles absolument nouvelles, à la condition qu’il veuille bien s’abandonner à des forces qui lui sont étrangères et par lesquelles il accepte de se laisser diriger, de se laisser dominer. Celles-ci peuvent ainsi faire naître des conditions somesthésiques insoupçonnées, en mettant en question l’équilibre et la stabilité corporelles.

Il s’agira ainsi de s’appuyer sur des données neurologiques, afin de comprendre les effets de ces situations de perturbations physiques et psychiques radicales, en état de microgravité.

  • Une expérience d’oscillation radicale à bord de l’Airbus ZERO-G ?

Telles sont les prémices du projet qu’il s’agira de confronter à l’expérience du vol en impesanteur. Ce projet prend place dans les recherches que je mène, à partir de processus d’« oscillation » qui sont susceptibles de mettre à l’épreuve les frontières liminaires de l’identité du sujet. Par « oscillation », j’entends un processus comprenant des moments de battements entre dessaisissement et ressaisissement de soi qui confinent à la possibilité d’une altération, voire d’une aliénation radicale. Le terme d’oscillation est ainsi à même de traduire non seulement cette expérience alternative de l’impesanteur, dans une forme de battements successifs créés par le mouvement ondulatoire de la parabole, mais aussi ces moments de flottement séquentiels du sujet qui se laisse, temporairement, dessaisir de lui-même.

Cette résidence de recherche, qui se caractérise par sa dimension extraordinaire, constituera ainsi l’occasion de mettre à l’épreuve une notion développée il y a plusieurs décennies, mais aussi de la réactualiser à la lumière d’une expérience éminemment contemporaine que soutiendront des données neurologiques. L’ilinx, cette sensation de vertige potentiellement offerte par le vol en impesanteur à bord de l’Airbus ZERO-G, serait ainsi associée à la paidia, qui offrirait la possibilité d’un divertissement insouciant ; néanmoins, ce serait le ludus qui viendrait organiser par des règles cette mise à l’épreuve euphorisante et, finalement, qui permettrait l’accès à la scientia, c’est-à-dire à des expériences menées par des scientifiques.

Aussi l’arsenal théorique est-il là, qui permet de poser un cadre scientifique, mais qu’en sera-t-il de sa confrontation avec la réalité de l’expérience ?

 

Hélène Crombet

1 à 7 Caillois (Roger). 1967 (1958). Les Jeux et les hommes. Le Masque et le vertige. Paris : Ed. Gallimard, Coll. Folio/Essais, 2ème édition revue et augmentée.

Caillois (Roger). 1967 (1958). Les Jeux et les hommes. Le Masque et le vertige. Paris : Ed. Gallimard, Coll. Folio/Essais, 2ème édition revue et augmentée, p. 48.
Ibid., p. 47.
Ibid., p. 67-68.
Ibid., p. 70.
Ibid., p. 75.
Ibid., p. 267.
Ibid., p. 158.