Les origines culturelles du vol habité européen

11 mai 2020
Technica-Molodezhi_n8_1953

Couverture du nº8 (1953) du magazine de vulgarisation scientifique soviétique Technica-Molodezhi (Technique Jeunesse), édité depuis 1933.

Bien souvent chez les astronautes ou responsables de programmes spatiaux, un même discours subsiste, résilient à toute remise en question ou forme de critique : le vol spatial serait propre à « l’espèce humaine ». L’exploration spatiale serait dès lors naturelle. C’est là un présupposé reposant sur une biologisation (« l’exploration fait partie de l’ADN de l’être humain »), ancré dans les discours comme une évidence qu’il serait impossible (et impensable) de remettre en question. Et pourtant, l’exploration spatiale reste un produit culturel. Car si l’exploration, dans le sens des premiers explorateurs européens à l’aune des empires coloniaux, était ancrée dans la nature biologique de l’être humain, toutes les civilisations auraient nourri l’ambition de développer un programme spatial. Ce qui, bien sûr, est loin d’être le cas.

 

Territoires politiques et cosmologies

Depuis la naissance des premiers États modernes, une imagination géographique, liée à l’usage et à la manière de penser les territoires, rythme la marche de notre monde. Par l’appréhension de certaines terres, leur appropriation par des nations souveraines et l’usage de leurs ressources, ce rapport tant fantasmé que politisé à l’espace a guidé la construction et la défense de frontières, jusqu’à faire du territoire un concept politique inévitable. Au cours du XXe siècle, cette propension à s’approprier et gouverner l’espace s’est sans cesse accrue, jusqu’à territorialiser l’espace au-delà de l’atmosphère terrestre à des fins d’exploitation scientifique, de commercialisation et de transport. Depuis la fin des années 1950, l’émergence de l’exploration spatiale « extra-atmosphérique » a ainsi étendu l’espace des possibles politiques, en cessant de faire de la Terre (sa surface, ses airs et ses territoires sous-marins) le seul horizon de l’exercice étatique. Dans cette cartographie des usages de l’espace, l’être humain devrait investir de nouveaux territoires hors de la Terre, il devrait les « conquérir » au gré de la fameuse métaphore d’une frontière ultime à dépasser, au prétexte que cette propension à l’exploration est propre à son espèce.

Le vol spatial s’inscrit cependant dans une cosmologie, c’est-à-dire qu’il est conditionné par un certain rapport au monde. Au début des années 1980, l’ethnologue Jane M. Young s’est intéressée à la perception qu’avaient les Zuni, tribu amérindienne du Nouveau-Mexique, du programme spatial de la NASA. Lorsque des photographies des missions Apollo leur sont montrées, ou que leur est demandé ce qu’ils pensent des alunissages, c’est la crainte, la stupéfaction, ou la moquerie qui dominent. Crainte que ne soit abîmée « Mère la Lune » à cause des « dents métalliques » du vaisseau ; stupéfaction que les occidentaux aient ainsi besoin de se déplacer matériellement jusqu’à la Lune, au lieu de s’y rendre dans leurs rêves et rituels ; moquerie face à la superficialité de ces ingénieurs qui sont privés de la richesse de la magie rituelle. En effet, la tribu Zuni repose sur une cosmologie « holiste » : le système solaire n’est pour eux pas un ensemble au sein duquel la Terre est isolée et que les hommes doivent apprendre à connaître, mais un tout unifié d’âmes dans « Père le Ciel », dont le respect garantit une vie en harmonie avec la nature et les esprits.

L’exploration spatiale n’est donc pas universelle, car elle dépend des imaginaires et systèmes de croyance des différentes cultures susceptibles de peupler la planète. Elle y laisse entendre combien toute culture ne perçoit pas « l’aventure », « la découverte » ou « l’esprit de curiosité » de la même façon, et combien « l’exploration » de l’espace n’est pas si désintéressée qu’il n’y parait. Les manières de rendre compte de l’univers se déclinent au contraire selon de nombreuses variations et, certaines sociétés tribales n’ayant jamais développé cette ambition d’appropriation territoriale dans leur organisation politique, le caractère universel de l’exploration spatiale perd alors quelque peu de son sens. Penser les territoires, penser ses frontières, et y penser sa place en tant qu’être social, est inextricablement lié aux imaginaires qui, au sein d’une culture, donnent à voir un certain agencement du cosmos.

 

Le produit d’un « désenchantement du monde »

En conséquence de cette idée que l’exploration spatiale serait propre à l’être humain, et donc indifférente aux particularités culturelles de ses sociétés, une mise en récit de l’histoire européenne guidée par l’esprit d’initiative et le courage d’explorateurs partis à la « découverte » de territoires inconnus s’opère. À l’époque coloniale, ces territoires à explorer sont perçus comme vierges ou peuplés de civilisations jugées primitives, ce qui en justifie l’appropriation des terres et l’exploitation des ressources par les puissances occidentales. Dit autrement, ces usages des territoires, reposant sur le désir d’exploration, supposent que l’on conçoive l’appropriation de ces espaces comme un enjeu de pouvoir. Cette conception des territoires, propres aux États modernes, est ainsi directement liée aux cosmologies. Car pour qu’un territoire soit à explorer ou à conquérir, encore faut-il estimer ne pas être déjà lié à ces espaces — comme les amérindiens Zuni le sont vis-à-vis de la Lune, par la magie.

Bien sûr, la « conquête » de l’espace extra-atmosphérique n’est pas analogue en tout point avec l’ère des conquêtes coloniales, où l’appropriation des terres et de leurs ressources allaient de pair avec une mission civilisatrice des peuples indigènes. En orbite, nulle altérité à domestiquer au profit d’une culture hégémonique. Et pourtant, une même logique demeure : celle de devoir se rendre sur place, voir et ressentir par soi-même le territoire à investir. Ce besoin de se rendre dans l’espace et, pour cela, de construire des moyens de transport et mettre en place un programme spatial, est ainsi le résultat d’un processus culturel liant non seulement un certain rapport politique aux territoires, mais également la manière d’imaginer le monde dans lequel nous nous trouvons – et la place que l’on y occupe.

L’émergence de la science moderne, telle que définie en Europe occidentale, s’est accompagnée de ce que le sociologue Max Weber aura qualifié de « désenchantement du monde » : une perte du sacré au profit de la rationalité désincarnée sur laquelle repose notre pensée cartésienne. Ce désenchantement entraîne l’avènement d’une distinction entre « science profane » et « religion sacrée », conduisant à quitter les cosmologies holistes (comme celle des Zuni) au profit d’une vision de l’univers atomisée et « naturaliste », dans laquelle l’être humain, coupé et étranger à cet univers, nourrit le besoin de le connaître par la science et de s’y rendre autrement que par les rêves.

Aujourd’hui, cette même mise en récit forge encore les enjeux des missions spatiales. À l’instar des entreprises coloniales œuvrant à la propagation de la « civilisation » pour le bien commun, l’exploration spatiale tend à reprendre ce mythe amplement partagé d’un désir universel de l’exploration de territoires à conquérir. La « quête de l’inconnu » se serait donc échappée des limites de la Terre dès lors que les territoires de cette dernière n’accordaient plus le loisir d’une traque de l’inexploré. Remettre en considération ce présupposé implique de se questionner sur la manière dont la « conquête spatiale » est elle-même fantasmée et mise en récit. Comprendre combien le vol habité dérive ainsi d’une histoire au long cours de rapports politiques au territoire, d’exploration scientifique, et de mise en récit héroïque, c’est saisir les rouages essentiels de sa nature sociale.

Julie Patarin-Jossec


 

[1] Jordan Branch, The cartographic state: Maps, territory, and the origins of sovereignty, Cambridge University Press, Cambridge, 2013.

[2] Charles Maier, Once Within Borders: Territories of Power, Wealth, and Belonging Since 1500, The Belknap Press, Cambridge, 2016.

[3] Stuart Elden, The birth of Territory, the University of Chicago Press, Chicago, 2013.

[4] Jane M. Young, « Plaints soient les Indiens du cosmos. Perspectives amérindiennes sur le programme spatial des États-Unis », Revue d’Anthropologie des Connaissances, nº 12, 2018 (1987).

[5] Bronislaw Malinowski, A diary in the strict sense of the term, Routledge, New York, 1967.

[6] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris, 2005.

Jordan Branch, The cartographic state: Maps, territory, and the origins of sovereignty, Cambridge University Press, Cambridge, 2013.
Charles Maier, Once Within Borders: Territories of Power, Wealth, and Belonging Since 1500, The Belknap Press, Cambridge, 2016.
Stuart Elden, The birth of Territory, the University of Chicago Press, Chicago, 2013.
Jane M. Young, « Plaints soient les Indiens du cosmos. Perspectives amérindiennes sur le programme spatial des États-Unis », Revue d’Anthropologie des Connaissances, nº 12, 2018 (1987).
Bronislaw Malinowski, A diary in the strict sense of the term, Routledge, New York, 1967.
Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris, 2005.