Quand l’Europe rêvait de ses propres ailes

04 sept 2017

Quand l’Europe rêvait de ses propres ailes

Mots-clés : vol habité ; Europe ; astronautique ; XXe siècle

Le vol habité constitue indéniablement le segment le plus fortement investi des activités spatiales dans nos sociétés contemporaines. Gagarine, Glenn, Leonov, Armstrong, Chrétien, Liwei, sont autant de figures héroïsées qui ornent le panthéon de ces argonautes qui ont pu aller par-delà la frontière de notre atmosphère pour explorer, vivre et désormais habiter dans l’extra-terrestre . Fer de lance de cette « part du rêve » que l’ancien président du Centre national d’études spatiales André Lebeau (1932-2013) associait à toute réflexion sur la prétendue « conquête » de l’espace, l’homme embarqué offre une image souveraine et efficace, capable d’attester de l’exploit, d’emmener les foules, et de rassurer le contribuable sur l’emploi de sa participation à l’effort national. Tour à tour instrument scientifique, opérateur de systèmes complexes, pilote ou même cobaye, l’astronaute incarne surtout l’une des composantes les plus politisées du spatial, dans un espace de représentation où le prestige de la nation tout entière repose sur sa capacité à envoyer et maintenir en vie l’un des siens dans un environnement fondamentalement hostile.

T. Wolfe, L'étoffe des héros (Paris : Gallimard, 1987). Paru pour la première fois en 1982, sous le titre The Right Stuff, le roman de Tom Wolfe est le récit du projet Mercury et de l'héroïsation des astronautes américains.

T. Wolfe, L’étoffe des héros (Paris : Gallimard, 1987).
Paru pour la première fois en 1982, sous le titre The Right Stuff, le roman de Tom Wolfe est le récit du projet Mercury et de l’héroïsation des premiers astronautes américains.

À ce titre, il n’est pas étonnant que le vol orbital d’un être vivant, puis d’un être humain, fut l’une des toutes premières étapes à valider par les États-Unis et l’Union soviétique dans leur confrontation politico-technologique au début du Space Age. Formidable élément de puissance, le vol habité associe en un même lieu prouesse technologique, récit héroïque et exaltation nationale, établissant un rapport métonymique entre l’astronaute et la vigueur de la société dont il est issu. Étymologiquement, le navigateur des étoiles renoue avec la structure des grands mythes de l’exploration et de la découverte, suivant un itinéraire linéaire qui l’amène à parcourir un nouvel océan, repousser une frontière, ou au contraire, selon un parcours cyclique, orbital même, qui du pas de tir le ramène au bercail après une traversée éprouvante et dangereuse.

Récemment encore, l’observateur français en a fait l’expérience avec l’intense campagne de communication orchestrée par l’Agence spatiale européenne et le Centre national d’études spatiales autour du vol de longue durée de l’astronaute européen d’origine française Thomas Pesquet, entre novembre 2016 et juin 2017, qui épousait les différentes étapes du périple, de l’entraînement à l’atterrissage dans la steppe kazakhe, en passant par la documentation au jour le jour à grand renfort de réseaux sociaux et de projets participatifs .

À l’heure de la multiplication des moyens de communication, à chaque nouveau vol européen suffit donc sa conflagration populaire… qui reste néanmoins circonscrite au pays d’origine de l’heureux élu, signe d’une identité transnationale de l’astronaute européen qui demeure versatile. Une piste séduisante quand il s’agit d’analyser ce défaut d’identification à l’échelle communautaire serait de souligner l’absence d’une filière de transport spatial habité autonome qui cristalliserait plus facilement le sentiment d’une entreprise collective. Malgré l’intégration des équipes nationales à un inédit Corps européen des astronautes, réalisée entre 1998 et 2002, l’origine nationale demeure un facteur discriminant quand il s’agit d’intéresser les foules au spatial, d’autant que l’astronaute européen est avant tout international : formé initialement au sein du Centre des astronautes européens (EAC) à Cologne, il poursuit son entraînement dans les centres étrangers, selon ses missions, s’envole sur un vecteur étranger, en direction d’une station internationale où seuls quelques modules ont une paternité européenne. Dans ce cas de figure, il est plus aisé de recourir au ferment national, plus facilement mobilisable dans le cadre d’une campagne de communication profitable, que d’essayer de construire de toutes pièces un ambassadeur proprement européen.

Pourtant, il fut un temps où l’Europe rêvait de voler de ses propres ailes . À la fin des années 1970, le CNES développa un projet d’avion spatial, planeur hypersonique à ailes delta, rattaché à la fusée Ariane et censé offrir un moyen indépendant pour envoyer des Européens sur les basses orbites : le programme Hermès. Européanisé en 1987, mais finalement abandonné au lendemain de la Conférence de Grenade, en 1992, ce programme avait pour ambition d’assurer à la fois le lancement de satellites automatiques et les vols de spationautes, tout en découplant ces deux opérations de manière à éviter une dispersion considérable de moyens, ainsi que des contraintes de sécurité qu’impliquerait un système tout-en-un de type Shuttle, très sévèrement jugé par l’agence française. Il s’intégrait naturellement dans la conception plus large d’un système de lancement et d’intervention en orbite complet, permettant à la fois de maintenir la compétitivité d’Ariane sur le marché commercial international, et d’effectuer des missions autonomes à bord de stations ou de plateformes automatisées. L’ambition technologique rejoignait alors le prestige d’une composante encore intrinsèque au statut de puissance spatiale, à proprement parler, ce qui fut d’ailleurs bien compris par une partie de l’opinion publique et du personnel politique ayant accompagné le processus décisionnel. Simple prospective technologique aux débouchés opérationnels encore incertains, Hermès bénéficia au milieu des années 1980 d’un soutien efficient porté par un réseau d’acteurs déterminé, à commencer par le président français François Mitterrand , qui, dans une allocution prononcée à La Haye le 7 février 1984 n’hésita pas à évoquer l’existence future d’une hypothétique station habitée européenne.

Maquette à l'échelle 1 de l'avion Hermès. © CNES

Maquette à l’échelle 1 de l’avion Hermès.
© CNES

Avec l’européanisation du programme lors du Conseil ministériel tenu à La Haye en 1987 ., la perspective d’un fléchissement de la politique spatiale en direction de l’homme dans l’espace semble se concrétiser ; le CNES effectue d’ailleurs une deuxième sélection d’astronautes en 1985, dont trois pilotes et ingénieurs de bord, notamment en vue d’un équipage Hermès à l’horizon 2 000 .

Néanmoins, cet élan porteur, véritable momentum partagé, s’émoussa rapidement sous l’effet conjugué de points durs technologiques, de critiques grandissantes, d’absence de crédits suffisants et d’importants bouleversements conjoncturels dont la chute du mur fut l’une des manifestations les plus flagrantes, signant la réorientation puis l’abandon définitif du programme.

J.-P. Petit, Opération Hermès, Les nouvelles aventures d’Anselme Lanturlu (Saint-Vincent-sur-Jabron : Editions Présence, 1990).

J.-P. Petit, Opération Hermès, Les nouvelles aventures d’Anselme Lanturlu (Saint-Vincent-sur-Jabron : Editions Présence, 1990).

Le choix initialement fait par l’Europe de ne pas s’engager de manière autonome dans la voie du vol habité, en prenant le parti de recourir systématiquement à des coopérations bilatérales, puis internationales, constitue donc une trajectoire singulière. En renonçant au développement d’une filière de transport spatial habité indépendant, les nations européennes s’inscrivent dans une politique résolument extravertie, faisant de la coopération à la fois l’opportunité, le moteur et le laboratoire d’une capacité d’intervention en orbite hors sol, constituée par le complexe maillage d’infrastructures et d’organes déracinés de tout système complet et cohérent. Paradoxalement, alors même que le vol habité porte l’éclat le plus saisissant des activités spatiales, l’identité de l’Europe en tant que puissance spatiale semble donc s’être constituée hors de cette teneur fondamentale, ce dont l’aventure d’Hermès serait une validation éloquente .

L’exemple paradigmatique de l’abandon d’Hermès permet en outre de mesurer l’ampleur des débats, portés tant par la communauté scientifique et industrielle que par l’opinion publique, qui entouraient la  question de rendre ou non un système de lancement habitable. La manifestation primitive de cette interrogation apparaît alors sous la forme récurrente du meilleur choix à faire dans le cadre d’une politique spatiale à long terme : qui de l’homme (l’astronaute) ou de la machine (le système automatique, allant de la sonde au robot) justifie le mieux la captation des financements disponibles ? Et, question subsidiaire, mais non moins cruciale : pour quelle mission est-il encore légitime d’envoyer des hommes dans l’espace ?

Alors que Thomas Pesquet continue sa communication calibrée à la perfection dans le cadre du post-tour de la mission Proxima , cette interrogation trouve un écho particulier, pointant la construction d’un nouveau récit pour justifier le choix du maintien d’une occupation permanente de l’espace : à l’argumentaire de l’utilité scientifique, technologique et industrielle de l’exploitation des basses orbites pour la Terre, s’ajoute celui, investi d’un nouveau souffle, qui relève l’horizon à l’exploration future de Mars. Dans la logique de l’internationalisation croissante des activités spatiales liées au vol habité à partir du début des années 1990, l’Europe semble désormais faire valoir son expertise et la solidité de son organisation tant industrielle qu’institutionnelle pour assurer sa place dans un jeu à venir, qui ne pourra que reposer sur une coopération à l’échelle mondiale des puissances spatiales.

Anne de Floris

1 Sur la place des cosmonautes dans la culture communiste, le lecteur pourra se reporter à l’ouvrage de Slava Gerovitch, Soviet Space Mythologies. Public Images, Private Memories, and the Making of a Cultural Identity (Pittsburgh: University of Pittsburgh Press, 2015) et à la recension qu’Isabelle Gouarné en a propose.
2 André Lebeau, L’espace. Les enjeux et les mythes, Paris : Hachette Littératures, 1998, p. 11.
3 Pour une lecture critique (et provocante) du séjour spatial de T. Pesquet et du vol habité en général, nous renvoyons à l’article de Serge Brunier, « Thomas Pesquet, médiatique VRP d’une mission scientifique contestée », paru dans M. Le magazine du Monde en février 2017. Voir aussi J. Chervin, « Quand la télévision contemple les vols habités », , Hermès n° 34 (= L’Espace, enjeux politiques), 2002, p. 161-168.
4 Récemment, une première monographie sur le programme Hermès a été publiée, à partir d’un accès inaugural aux sources techniques de l’ESA sur le sujet : Luc van den Abeelen, Spaceplane Hermes. Europe’s Dream of Independent Manned Spaceflight (Cham: Springer, 2017).
5 Nous renvoyons ici au « parcours thématique » Pas de socialisme sans la science proposé par Léonard Laborie sur le site de l’INA pour rappeler l’action du président Mitterrand dans le domaine scientifique et technique en général.
6 François Mitterrand présente en 1984 le projet d’une station européenne habitée dans une allocution au Conseil des ministres du Royaume des Pays-Bas, à La Haye, le 7 février 1984 : « Que l’Europe soit capable de lancer dans l’espace une station habitée qui lui permettra d’observer, de transmettre et donc de contrarier toute menace éventuelle et elle aura fait un grand pas vers sa propre défense. » La thématique est reprise dans l’interview accordée par le président de la République française à six quotidiens régionaux pour leur supplément « Europe 84 », à Paris, le 22 mai 1984 : « Et un jour, pourquoi pas, il faudra que l’Europe s’attaque à la construction d’une station spatiale habitée. »
7 Archives de l’Agence spatiale européenne, cote ESA/C-M/MIN/87(final), Historical Archives of the European Union [HAEU], Florence, Italie.
8 Le 20 décembre 1985, est créé, sur décision de la Direction Générale du CNES, « un Bureau des Spationautes » chargé d’organiser et de gérer administrativement les activités des spationautes dans les phases de préparation et de réalisation des missions confiées, qu’elles soient relatives à des programmes de coopération ou à la définition du futur avion spatial HERMES. Archives du CNES, Décision n° 113, CNES/DG, Paris, le 20 décembre 1985, tenant compte de « l’importance croissante de l’intervention de l’homme dans le développement de l’utilisation de l’espace […] la  décision d’entreprendre le programme d’avion spatial HERMES. »
9 Voir aussi J. Krige, « Building Space Capability Through European Regional Collaboration », in Steven J. Dick (ed.), Remembering the Space Age. Proceedings of the 50th Anniversary Conference (Washington DC : NASA SP-2008-4803), p. 37-53.
10 Sur la performance artistique réalisée dans le cadre de cette mission par Thomas Pesquet, le lecteur pourra se référer au billet d’Anne Sauvageot, publié sur ce blog.

 

Sur la place des cosmonautes dans la culture communiste, le lecteur pourra se reporter à l’ouvrage de Slava Gerovitch, Soviet Space Mythologies. Public Images, Private Memories, and the Making of a Cultural Identity (Pittsburgh: University of Pittsburgh Press, 2015) et à la recension qu’Isabelle Gouarné en a proposé.
André Lebeau, L’espace. Les enjeux et les mythes, Paris : Hachette Littératures, 1998, p. 11.
Pour une lecture critique (et provocante) du séjour spatial de T. Pesquet et du vol habité en général, nous renvoyons à l’article de Serge Brunier, « Thomas Pesquet, médiatique VRP d’une mission scientifique contestée », paru dans M. Le magazine du Monde en février 2017. Voir aussi J. Chervin, « Quand la télévision contemple les vols habités », , Hermès n° 34 (= L’Espace, enjeux politiques), 2002, p. 161-168.
Récemment, une première monographie sur le programme Hermès a été publiée, à partir d’un accès inaugural aux sources techniques de l’ESA sur le sujet : Luc van den Abeelen, Spaceplane Hermes. Europe’s Dream of Independent Manned Spaceflight, Cham: Springer, 2017.
Nous renvoyons ici au « parcours thématique » Pas de socialisme sans la science proposé par Léonard Laborie sur le site de l’INA pour rappeler l’action du président Mitterrand dans le domaine scientifique et technique en général.
François Mitterrand présente en 1984 le projet d’une station européenne habitée dans une allocution au Conseil des ministres du Royaume des Pays-Bas, à La Haye, le 7 février 1984 : « Que l’Europe soit capable de lancer dans l’espace une station habitée qui lui permettra d’observer, de transmettre et donc de contrarier toute menace éventuelle et elle aura fait un grand pas vers sa propre défense. » La thématique est reprise dans l’interview accordée par le président de la République française à six quotidiens régionaux pour leur supplément « Europe 84 », à Paris, le 22 mai 1984 : « Et un jour, pourquoi pas, il faudra que l’Europe s’attaque à la construction d’une station spatiale habitée. »
Archives de l’Agence spatiale européenne, cote ESA/C-M/MIN/87(final), Historical Archives of the European Union [HAEU], Florence, Italie.
Le 20 décembre 1985, est créé, sur décision de la Direction Générale du CNES, « un Bureau des Spationautes » chargé d’organiser et de gérer administrativement les activités des spationautes dans les phases de préparation et de réalisation des missions confiées, qu’elles soient relatives à des programmes de coopération ou à la définition du futur avion spatial HERMES. Archives du CNES, Décision n° 113, CNES/DG, Paris, le 20 décembre 1985, tenant compte de « l’importance croissante de l’intervention de l’homme dans le développement de l’utilisation de l’espace […] la  décision d’entreprendre le programme d’avion spatial HERMES. »
Voir aussi J. Krige, « Building Space Capability Through European Regional Collaboration », in Steven J. Dick (ed.), Remembering the Space Age. Proceedings of the 50th Anniversary Conference (Washington DC : NASA SP-2008-4803), p. 37-53.
Sur la performance artistique réalisée dans le cadre de cette mission par Thomas Pesquet, le lecteur pourra se référer au billet d’Anne Sauvageot, publié sur ce blog.